• Parmi les écrivains du Hainaut


    L’apport d’une région ou d’une localité à la littérature est fonction de quantité de facteurs : histoire, géographie, démographie, caractéristiques ethniques ou caractérielles ...

    La situation d’Enghien, sur nombre de ces plans, est loin d’être privilégiée. Occupant un carrefour dangereux : Hainaut, Flandre et Brabant, la ville a vécu des événements tragiques. Eloignée des centres d’influence spirituelle de quelque importance, elle en a été réduite à ne compter, le plus souvent, que sur ses propres ressources. Elle a cependant eu la chance d’avoir des princes pratiquant un mécénat actif. Ils ont encouragé, de leurs deniers, certains groupements locaux et la création d’établissements d’enseignement.

    Compte tenu du chiffre de la population - quelque 3.200 âmes actuellement (1968), Enghien est à considérer comme une agglomération de second ordre déforcée, du point de vue qui nous occupe, par un fait d’ordre linguistique. Enghien a toujours pratiqué le bilinguisme. Elle le pratique encore, mais de moins en moins. Le phénomène bien connu d’absorption du flamand par le français s’est développé avec une lente mais inexorable efficacité. En 1937 déjà, Paul WERRIE, effectuant une enquête à la frontière linguistique, faisait remarquer :

    La frontière s’est troublée sur plus d’un point et notamment dans la région limitrophe d’Enghien. Mais cela s’est fait uniquement au profit du français. 

    Ces faits et, sans doute, plusieurs autres expliquent la relative pauvreté du patrimoine littéraire enghiennois. Cette pauvreté, nous venons de le signaler, n’est que relative. Elle est loin d’être absolue. On pourrait même prétendre que, à l’une ou l’autre époque, elle a disparu afin de céder la place à une éphémère abondance.

    C’est au XIVe siècle que la ville s’introduit dans l’histoire littéraire en la personne d’un trouvère : Jean COLINS, dit Jean de Hainaut, qui - à l’occasion de la bataille de Crécy - compose un poème intitulé : “ROTULUS”.

    Au XVe siècle, le mouvement littéraire s’étoffe peu à peu. Quelques ménestrels sont au service des seigneurs. Une chambre de rhétorique, placée sous le patronage de Sainte Anne, est fondée et s’active en représentations : moralités et mystères. Les serments de Notre-Dame et de Saint-Sébastien, créés vers 1470, donnent eux aussi des jeux scéniques. La renommée touche deux théologiens : Jean VAN EECKHOUTE et Josse BOURGEOIS, ainsi que le carme Julien HASAERT. De son côté, Jean d’ENGHIEN condense, pour le duc de Brabant, dans son “LIVRE DES CRONICQUES DE BRABANT“, toute l’historiographie antérieure du duché. Enghien, à l’époque, occupe une position “à cheval” entre le comté de Hainaut et le duché de Brabant.

    “ A la rigueur, écrira Jacques de LESSAUCH, dit LESSABEE, dans les premières années du siècle suivant, on pourrait omettre cette ville dans cette statistique, car à proprement parler elle n’appartient pas au Hainaut; elle contribue seulement par ses ressources au payement des subsides accordés aux princes de ce pays ... “

    Le XVIe siècle est assurément le plus généreux de tous. La chambre de rhétorique fait preuve d’une activité débordante. Elle compte une quarantaine de membres et donne cinq ou six fêtes par an, presque toujours en flamand. Elle participe à de nombreuses rencontres, se distingue à maints concours : Audenaerde, Gand, Grammont ... Une école latine est fondée. Le théologien Jacques d’ENGHIEN commente la pensée de Thomas d’Aquin. Jacques GUERIN, qui est médecin, écrit un livre sur la peste. Un autre Enghiennois, Sydracus SCOTUS, compose des vers latins. Le carme Pierre VAN HUMBEECK, ou de HUMBECKA, rédige un traité sur l’usure et se signale à l’attention comme théologien et prédicateur. Deux habitants de la ville, POCQUE et QUENTIN épousent le parti des “libertins” et luttent avec une implacable vigueur, à Genève même, contre Calvin, qu’ils accusent d’arianisme.

    Outre ces illustrations mineures, le XVIe siècle produit deux écrivains d’un certain relief, voire d’un relief certain : Philippe de CLEVES et Pierre COLINS.

    Le premier, impétueux Capitaine Général des troupes de Flandre-Hainaut, ami et conseiller de Charles-Quint avant de prendre parti pour les réformés et de se mettre au service du roi de France Louis XII qui allait le nommer gouverneur de Gênes et amiral, avant - par ailleurs de rentrer en grâce auprès de Charles-Quint, est l’auteur d’un ouvrage capital, moins littéraire il est vrai que technique :

    Instructions sur toutes manières de guerroyer sur terre et sur mer“.

    Le second, Pierre COLINS, ou de COLINS, annobli par Henri de Bourbon en raison de sa belle conduite militaire, ennemi juré du duc d’Albe, est un poète latin, habile à la satire, et un historien de valeur. Le premier, il s’est intéressé au passé d’Enghien. Axé sur la généalogie de la famille d’Enghien, son ouvrage est conçu très largement, à la manière d’une chronique des événements les plus notables de l’Europe. Signalons ici, par parenthèse, que Gabriel COLINS, fils de Pierre, nous a laissé une “ Vie de Saint Wivine “, rédigée en flamand.

    Le XVIIe siècle, lui aussi, présente un évident intérêt. Anne de Croÿ fonde une école d’humanités qui acquiert bientôt une grande réputation et qui donnera naissance au Collège Saint-Augustin. Quantité de célébrités de tous formats seront formées par cet établissement VAN AUDENRODE, primus de l’Université de Louvain; MAERTENS et DUBUISSON, historiens; DAELMAN et VAN BOSSUYT, théologiens ... Le Tubizien Baudouin de HOUSTA enseignera au collège d’Enghien et y composera un de ses ouvrages au moins !

    Le collège Saint-Augustin est donc fondé. La chambre de rhétorique est toujours aussi active. Les capucins s’installent dans la ville et plusieurs seigneurs du lieu encouragent les Arts et les Lettres. Antoine d’ARENBERG, entré chez les capucins sous le nom de Frère Charles, dessine le plan du parc castral et compose différents ouvrages qui témoignent d’un réel talent : “ Flores seraphici “, “ Clipeus Seraphicus “, “ Clipeus Fortium “ ... Il dresse aussi le “ Plan des forteresses et ville d’Arenberg “.

    Antoine d’ARENBERG n’est pas la seule figure d’attention du XVIIe siècle. D’autres noms sont à citer : Nicolas VAN LANCKVELT, théologien, président du grand séminaire de Malines; Martin NETTEN, érudit, doyen du collège des bacheliers en droit de l’Université de Louvain; Sébastien PETYT, ou de SAINT-PAUL, théologien, philosophe et historien; Gille de BOURGOGNE, avocat et poète latin; et surtout, Nicolas de BOURGOGNE, son frère.

    Nicolas de BOURGOGNE, ou BURGUNDUS, devait enseigner à Ingolstadt et être nommé conseiller d’Etat, comte palatin et historiographe De Maximilien de Bavière. On doit, à ce juriconsulte doublé d’un brillant orateur, des poésies latines, des traités d’histoire et, aussi, des volumes sur le droit municipal. Né à Enghien en 1586, il y demeura longtemps dans un “steen” de la rue de la Fontaine.

    Au XVIIIe siècle, c’est la décadence. La chambre de rhétorique Sainte-Anne continue ses représentations. Elle abandonne les évocations bibliques et les moralités au profit des farces et du théâtre profane. On joue aussi la comédie sur la scène du château. Léopold-Philippe d’Arenberg offre le gîte, à Enghien, au poète Jean-Baptiste ROUSSEAU. Il y accueille aussi VOLTAIRE, qui se lamente de ne trouver dans la bibliothèque ducale d’autres livres que les siens. Charles-Marie d’Arenberg, son fils, prend à son service, en qualité de bibliothécaire, Jean-Noèl PAQUOT. L’historiographe natif de Florennes séjournera pendant deux ans au château d’Enghien.

    Notre ami, le poète montois Paul CHAMPAGNE a évoqué la splendeur défunte de cette noble demeure :


    Ton parc désert, Enghien,
    et ton château ruiné,
    Dans le deuil, le silence
    et les ors de l’automne
    Exhalent, d’une voix splendide et monotone,
    Le douloureux ennui d’un déclin dédaigné,
    Car tu te meurs ainsi que meurt un lys fâné,
    Et tu souris encore sous ta triste couronne ...


    Pour le reste, il n’y a rien à signaler de très intéressant en ce qui concerne le XVIIIe siècle enghiennois. Vers 1750, une société dramatique de langue flamande est créée sous l’appelation “Konstgenootschap der Jongheyd“. En 1779, elle obtient un troisième prix à Grammont. Peu de temps après, elle disparaît sans laisser de trace. La situation est de plus en plus difficile. Les réformes introduites par Joseph II ne facilitent pas les choses. Les événe-ments ultérieurs augmentent la confusion. A la veille du XIXe siècle, Enghien est une citadelle stéveniste.

    Stagnation, puis légère et lente amélioration : telles sont, en bref, les caractéristiques du XIXe siècle littéraire à Enghien. La chambre de rhétorique cesse toute activité. Quelques sociétés dramatiques font une éphémère apparition. Des imprimeurs s’installent dans la ville.

    Le collège Saint-Augustin est prospère. Le futur cardinal STERCKX y fait ses études. Fin de siècle, les Jésuites s’établissent dans la ville, y fondent à leur tour un collège qui, plus tard, sera érigé en faculté pontificale de théologie. Celle-ci formera des théologiens et des orateurs sacrés de renom.

    Fait plus important encore, par ses implications scientifiques et littéraires : en 1878, quelques chercheurs, BOSMANS, VANDERKELEN et MATHIEU, fondent un Cercle archéologique. L’élément le plus remarquable du trio est l’avocat Ernest MATHIEU qui, Montois de naissance, publie de très nombreuses études sur le passé local, un guide la ville et, surtout, une “HISTOIRE DE LA VILLE D’ENGHIEN “.

    Les écrivains méritant une mention, au XIXème siècle, ne sont guère nombreux. Quelques historiens : Ernest MATHIEU, Charles ROUSSELLE, etc ... des poètes de langue française : Clément DELTENRE, Edouard MARY, Raymond MAHAUDEN (également auteur dramatique) ... Eugène CASIEMAN, aumônier militaire, signataire d’un livre sur “ LA GRANDE EPOQUE “ et des notes sur le Hainaut; et, enfin, Ernest d’ARENBERG, à qui l’on doit un traité fort curieux sur “L’ART DE LA FORTIFICATION“ ... Sauf erreur ou omission, c’est là strictement tout. Et ce n’est pas beaucoup !

    Depuis 1900, hélas, Enghien n’a pas amélioré sa position dans la géographie littéraire. Les écrivains, c’est-à-dire les créateurs, auxquels la ville a donné naissance peuvent aisément se compter sur les doigts. Par ailleurs, les implantations étrangères ont été fort peu nombreuses. Le tableau, cependant, n’est pas uniformément sombre. Ville d’histoire, Enghien n’a jamais cessé de susciter des historiens. Elle en produit encore. Dix, vingt ou trente noms sont là pour le prouver : H. TEMPERMAN, P. DELATTE, A. VAN NUFFEL, J. DUMOULIN, A. PASTURE, S. SLINGENEYER, R. GOFFIN, E. du BOIS d’ENGHIEN, D. DELVIN, P. DEBUCHY, Amé WIBAIL (Président du Cercle Royal d’Archéologie) et parmi d’autres, Jean-Englebert d’ARENBERG, qui a publié en anglais un livre sur “ LES PRINCES DU SAINT-EMPIRE à l’époqie napoléonnienne “, ouvrage traduit par la princesse EVRARD d’ARENBERG, née comtesse Anne-Louise de MERODE; Ernest HOFFMANS - en religion R.P. Landelin -, capucin, natif de Braine-le-Comte, qui a signé une dizaine de monographies se rapportant pour la plupart à Enghien, et Yves DELANNOY. Ce dernier, prospecteur patient des archives municipales et princières, amoureux passionné de sa ville natale, est l’auteur de quantité d’études rédigées de bonne encre. La Fédération touristique du Hainaut a édité, en 1964, une excellente monographie : "ENGHIEN", due à sa plume érudite.

    En dehors des historiens, la moisson est maigre, même si on rattache à Enghien un Benoît BOUCHE - qui était de Bassily - et un Désiré GREVESSE - de Ghislenghien -. On sait que Benoît BOUCHE, dont le frère Ferdinant était également un bon écrivain, s’est fait le chroniqueur des pays d’Ath et d’Enghien dans “ VISAGES de Là-Bas “ et “ La Vie Continue “. Quant à Désire GREVESSE, ou Roger D. GHILES, il s’est fait connaître comme journaliste, poète et dramaturge. Il a été le rédacteur en chef de la revue littéraire “ HENA “ pendant un certain temps entre les deux guerres.

    Ceci dit, il y a lieu de rendre hommage à Julienne MOULINASSE. Pendant trente ans, elle a été la seule à défendre Enghien sur le plan de la littérature créatrice. Née en 1893, cette régente d’école moyenne a dirigé l’école du Béguinage, consacrant ses loisirs à la littérature. On lui doit plus de vingt ouvrages : poèmes, contes, romans, essais, récits et une substantielle monographie sur Enghien, publiée en 1931. De plus, Julienne MOULINASSE a collaboré à de nombreux périodiques et a dirigé une revue. Plusieurs prix ont récompensé son talent.

     

    Joseph DELMELLE - Un nouvel aperçu de la géographie littéraire du Hainaut - Enghien - juin 1968.

     

    PAGE SUIVANTE -  PARMI LES FEMMES ECRIVAINS