• Les bistrots d'Enghien

     

    A bonne bière, point d'enseigne

     

    Le Quartier Val-Lise

    D'où vient la dénomination de ce quartier ? L'on pourrait penser à quelque belle du faubourg, qui aurait laissé son nom à ce vallon champêtre et poétique... La vérité est plus prosaïque... et surprenante : nous l'avons trouvée en 1746-1770, avec le cabaret nommé la valise, sur le grand chemin d'Enghien à Bruxelles. Cela nous a donné envie d'en savoir davantage.

     

    Une certaine Double

    La ville d'Enghien a toujours joui d'une solide réputation grâce à ses brasseurs et à certain breuvage qui fait ... voir double. (Serait-ce là l'explication de cette appellation somme toute déconcertante ?) Cette réputation est sans doute ancienne. Et comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil, les édiles communaux à court d'argent ont découvert les accises depuis belle lurette. En d'autres termes, pendant l'Ancien Régime, tous les débits de boisson de la franchise devaient régulièrement "passer à la caisse". Ajoutez à cela que les bourgeois d'Enghien ne pouvaient aller boire endehors de la franchise. Abus de position dominante ou distorsion de concurrence ? Peut-être. Quoi qu'il en soit, tous ceux qui désiraient visiter la belle cité des Titjes avaient largement l'occasion de se désaltérer (à prix d'ami) juste avant d'entrer dans ses murs. Bref, les approches de la ville d'Enghien étaient bien garnies de cabarets et autres hostelleries. Nous avons tenté d'en dresser un premier inventaire. Un Michelin pour touristes d'Ancien Régime.

     

    A la Porte de Hoves

    En sortant de la Porte de Hoves, immédiatement sur la droite (à peu près à l'endroit où se trouve actuellement la chapelle de Sainte-Aldegonde) était situé un "cabaret" portant l'enseigne Au Roi d'Espagne, tenu par J. Dodelet-Camberlin.

    Egalement "hors de la porte d'Hoves" se trouvait un cabaret appelé Couckelbergh (1725-1736), que nous n'avons pas pu localiser plus précisément. Une carte de l'époque française montre un cabaret sur la Chaussée d'Ath, à l'endroit actuellement occupé par le Collège Saint-Augustin. S'agit-il du même établissement ? Nous l'ignorons. La dénomination vient du toponyme, qui signifie "éminence arrondie, butte".

     

    A la Porte de la Gaine

    A la sortie de cette porte (sur le territoire de Saint-Pierre-Capelle, juste en face des anciens abattoirs) était situé un cabaret du même nom. En 1558, il contenait une maison, grange, étable, courtil, jardin, pasturage et cabutterie, d'une contenance d'un bonnier et faisait partie de la seigneurie de la Gaine. Pierre van den Broucq y était aubergiste en 1755. En 1773, l'édifice la gaine comprenait une maison sur 5 journels, tenant à la fontaine de la gaine. Les registres paroissiaux de Saint-Pierre-Capelle mentionnent en 1782 in taberno vulgo "de gaene". En 1866, il était tenu par Charles-Joseph Bauwens.

     

    A la Porte d'Hérinnes

    Si les portes de Hoves et de la Gaine n'étaient pas "encombrées" d'auberges, il n'en allait pas de même de la porte d'Hérinnes. Dès 1642, entre les portes d'herinnes (c’était en effet une double porte), se trouvait une maison appelée den dam (la digue), sur la droite en sortant d'Enghien. Elle tenait ainsi au "nouveau vivier". Encore citée en 1662, elle ne figure plus sur la vue des remparts d'Enghien dressée en 1678. Il se peut qu'elle ait été détruite lors de la démolition des remparts par les Espagnols l'année précédente.

    Un peu plus loin sur la droite, sur le territoire d'Hérinnes, se trouvait Le Grand Baron, cité de 1744 à 1782. En 1744, il est tenu par Joannes Hendrickx ; en 1753, par Jean-Baptiste De Middeleer. En 1757, la propriété consistait en maison, grange et héritage, nommé le Grand Baron, d'une contenance de 5 journels et était un arrière-fief d'Enghien. En 1759, Joseph Coppens et Michel Hannon d'Enghien doivent payer une amende de 4 livres 6 sous pour s'être entrebatus au Baron. Deux ans plus tard, Guillaume Speeldoren, les deux fils du Sr Anthonis Sarton et Martin Doddelet doivent payer chacun la même amende pour s'être battus au Grand Baron. En 1782, un nommé Guillaume, domestique à la maison nommée le Baron sous Hérinnes, doit payer 30 livres tournois aijant été trouvé chassant avec un chien en campagne.

    La dénomination de cette auberge proviendrait de ce qu'un baron de Puttenberg y aurait habité. En fait, il est plus probable qu'elle est empruntée à son propriétaire, écuyer Louis-Albert de Monflin (1757).

    A côté de cette auberge se trouvait vers 1580 une maison et brasserye appelée la teste, sur laquelle nous n'avons pas d'autres renseignements.

    Un peu plus loin, sur la route allant vers Hérinnes, à côté de la Chapelle du Heylant, se trouvait le cabaret nommé le Saint Esprit, exploité en 1755 par Jean Niels. En 1759, François Beek et Pierre et Lievin Moes doivent payer chacun 3 livres 6 deniers pour s'être entrebattus au cabaret Le St-Esprit. L'établissement est encore cité en 1765.

    Tout près de cette chapelle se trouvait également Le Heylant, cité en 1621.

    Revenons à la Porte d'Hérinnes, en nous intéressant aux auberges situées sur le territoire de Saint-Pierre-Capelle. La première en sortant d'Enghien est Le Nietdeughe, sur ½ journel, tenant à l'actuelle chaussée de Grammont et à la rue de la Gaine, sur le coin (1722) cité dès 1652, le nietdeughe est décrit en 1696 comme maison, brasserie et jardin. En 1750, l'aubergiste Adriaen Stevens doit payer 6 livres d'amende d'avoir laissé jouer les violons chez lui hors l'heure. En 1755, le cabaret est la propriété des frères Adrien et Martin Roobaert. L'année suivante, la patronne doit payer 3 livres d'amende pour les violons qui ont joué chez elle pendant la messe paroissiale. Adrien de Rycke, Jacques et Jean-Baptiste de Mol et François et Christiane de Rycke, quant à eux, débourseront chacun la même somme pour y avoir dansé. Bref, l'établissement n'avait pas volé son nom...

    Un peu plus haut, du même côté, se dressait au XVIIIe siècle une maison sur 3½ journels, appelée den gronen arent (l'aigle verte), faisant le coin de l'actuelle rue des Combattants et tenant de trois côtés à la vieze bricterie.

    Encore un peu plus loin, juste en face du "Grand Baron", se trouvait Le Petit Baron (1759) sur lequel nous ne possédons pas d'autres renseignements.

    Enfin, la maison juste derrière l'actuel chemin de fer était une auberge à l'enseigne de l'Ange. Elle est citée en 1779 : prope portam Angiensem sub signo Angeli. En 1866, elle était tenue par Josse Ghislain L'établissement était réputé pour sa Faro au tonneau. Le café fut exploité jusqu'en 1928-29 ; la maison fut détruite pendant les bombardements de mai 1940.

    Delannoy cite également le violette à l'extérieur de la porte d'Hérinnes, près d'un abreuvoir aux chevaux, sur lequel nous n'avons pas trouvé d'autres renseignements.

     

    A la Porte de Bruxelles

    Passons maintenant de l'autre côté. Nous n'avons pas réussi à y localiser toutes les auberges.

    La carte française évoquée plus haut montre un cabaret nommé La Maison Blanche sur l'actuel Vieux-Marché, faisant le coin avec l'actuelle Rue de la Station. La dénomination vient du fait que cette auberge était blanchie ; elle se retrouve également à Saint-Pierre-Capelle.

    L'une des haltes les plus importantes était sans conteste La Main. Citée dès 1621, elle était située sur le chemin vers la Chapelle Saint-Jean et à la prairie nommée l'Enfer (1746). En 1757, Gille Scarsé était hôte du cabaret nommé la Main à Petit-Enghien.

    Tout près de cette auberge se trouvait en 1771 l'établissement Le Cygne, sur la Chaussée Brunehaut, en face de l'étang Munoz. Signalons que cette enseigne, fort répandue en Flandre, ne désigne l'oiseau que par homonymie : "zwaene" signifiait "étang", puis "puits ouvert appartenant à une brasserie".

    Sur le grand chemin d'Enghien à Bruxelles se trouvait en 1746 le cabaret nommé letoile.
    Une barrière, sans doute établie sur la même route, avait donné son nom à l'auberge la barrière, tenue en 1781 par A. Mahy.

    Il n'est pas certain que les cabarets suivants fussent situés dans le faubourg d'Enghien. Citons d'abord La Couronne (1744) ; Joseph Cuvelier y était hôte en 1758, sa femme quatre ans plus tard.

    Vient ensuite le cabaret de la tête de boeuf à petit-enghien, cité en 1741.

    En 1778 est citée La maison rouge, tenue par Mahy.

    Sur la route d'Enghien à Bruxelles se trouvaient encore d'autres cabarets, comme La nouvelle Main et les Rois (1770).

    Enfin, l'enseigne la plus "savoureuse" était sans conteste celle du cabaret nommé Sloeberdop (1746). Tout Enghiennois qui se respecte sait ce qu'est un "sloeber"; l'invite "sloebert op" signifiait sans doute "à fond !"

     

    Conclusion

    Ces établissements, privilégiés par leur emplacement, pouvaient pourtant tomber sous le coup d'une imposition spéciale, lorsque les circonstances exceptionnelles le justifiaient.

    Ainsi, en 1621, "La Main", "Le Heylant" et quelques autres brasseurs, hostellains et taverniers étrangers à la ville d'Enghien se virent imposer pendant douze ans une maltôte (impôt sur la bière) spéciale, destinée à contribuer à la reconstruction de la ville éprouvée par les incendies.

     

    Bernard Roobaert

    Bulletin du Cercle Royal Archéologique d'Enghien - 9/94 - n° 4 - Septembre 1994 - pp. 62-67