• Parmi les femmes écrivains

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    Les femmes nées après 1890 n’impriment aucun changement aux thèmes qu’elles abordent. Cependant elles offrent, par leur naissance modeste et une formation accrue, des profils sociaux fort différents de leurs aînées. L’itinéraire de la directrice d’école, Julienne Moulinasse, ainsi que certains éléments discursifs contenus dans ses œuvres, laissent penser qu’une évolution se dessine quant à la manière dont les femmes catholiques exercent et conçoivent leurs activités littéraires. Tandis que France Adine, Cécile Gilson ou la comtesse van den Steen envisageaient l’écriture en liaison avec leurs activités mondaines, Julienne Moulinasse – petite bourgeoise célibataire obligée de travailler – s’expose en créant une revue, Voix wallonne. Ne pouvant faire passer ses œuvres pour un prolongement de ses activités sociales, la prolixe romancière doit accepter ses productions intellectuelles comme telles, ce qui la place dans une situation délicate. Cette ambivalence se perçoit dans sa représentation du rôle de la femme. A côté d’un conservatisme farouche, elle exprime des positions que l’on pourrait presque qualifier de féministes. Dans le roman, Le Cœur vendange, écrit en 1932 avec son ami Raoul Bouillerot (archéologue dijonnais à la retraite), on trouve une apologie explicite des valeurs bourgeoises et de l’instruction des femmes, sur lesquelles reposent la pérennité familiale et la transmission des valeurs.

    L’inconfort de la position médiane des femmes intellectuelles –qui doivent constamment se garder de tout comportement les identifiant à cette catégorie sociale – semble avoir été ressentie par Julienne Moulinasse. « Que dire alors des femmes instruites, trop cultivées, qui n’ont pas rencontré l’Elu supérieur et qui fondent un foyer boiteux, où elles veulent seules régner et domestiquer tous les autres, mari y compris. C’est un faux aiguillage, qui prépare les catastrophes. Mieux vaut pour elles s’abstenir, entrer seules dans la vie, l’enrichir pour les autres de tous leur [sic] dons, leur donner le meilleur de soi et devenir les Vierges Martyres, peut-être, mais les femmes fortes de l’Evangile, qui luttent et qui triomphent… Mais pas toujours, hélas ! Morale d’une existence anormale en somme, où la femme n’est pas réalisée, n’a pas trouvé son épanouissement naturel, où elle n’a été ni épouse, ni mère, mais un être hybride, avorté, souvent douloureux, et faible, devant l’amour, même en dehors du mariage…(Julienne M. Moulinasse – Allo ! Allo !... Ici, Odruville, Enghien, Voix wallonne, 1956, p. 45-46) Explication sublimée qui cache mal les regrets et les frustations…

    Les ressentiments de Julienne Moulinasse sont significatifs de la tension éprouvée – inconsciemment ? – par des femmes qui sont un produit de la démocratisation scolaire, et partant, de la mobilité sociale. Elles proclament la perfection d’une société immobile, mais leur itinéraire en est un désaveu. Quand les hommes réalisent cette ascension « contre nature », ils réduisent ce hiatus en affirmant être l’aboutissement d’n système sachant gratifier les bons éléments.

    Par ailleurs, la manière dont ces femmes pratiquent leurs activités scripturales est déterminée par leur appartenance à un groupe dominé, ainsi que par la façon dont elles conçoivent leur position. Revendiquant sereinement un rôle ancillaire, elles cherchent à être acceptées par leur groupe professionnel, pas à être assimilées. De ce fait, plutôt que de tenter de tenir un rôle inédit, elles se conforment absolument au comportement attendu d’elles et, souvent, le dépassent. Considérées inaptes par essence à un travail d’ordre intellectuel, elles choisissent délibérément de produire une littérature exposant les dispositions de leur sexe à l’amour (pas celui d’Eros) et au sentiment. Dans un milieu où la peur de la « féminisation » des hommes est omniprésente, elles choisissent d’incarner le rôle sexué archétypique qui leur échoit, conjurant la confusion des genres et des rôles et assumant ainsi la fonction d’élément stabilisateur. C’est à ce prix que leurs écrits sont admis. Cependant, dans les textes de France Adine et de Julienne Moulinasse émergent, de temps à autre, de discrets appels au changement…»

     

    Écrire en Belgique sous le regard de Dieu - La littérature catholique belge dans l'entre-deux-guerres. - Vanderpelen-Diagre Cécile, Éditions Complexe, 2004, 319 pages. (1)

     

    (1) La littérature catholique belge dans l’entre-deux-guerres

    En Belgique francophone, dans le dernier quart du XIXe siècle, émerge un groupe d’hommes de lettres revendiquant haut et fort son attachement religieux. S’opposant aux partisans de l’art pour l’art, il défend l’art pour Dieu. Sans renâcler, il participe aux entreprises de rechristianisation entamées par l’Eglise et se plie, dans sa grande majorité, aux interdits et aux impératifs de l’institution.

    Si, à leurs débuts, ces écrivains annoncent une volonté de s’ouvrir à la modernité artistique, leurs dispositions se modifient considérablement après la Première Guerre Mondiale. Le paysage politique étant profondément bouleversé (suffrage universel masculin, entrée des socialistes au gouvernement, etc.), il conviendra dorénavant de défendre les orientations conservatrices.

    Cependant, les grandes crises que traverse le monde catholique dans l’entre-deux-guerres transforment les enjeux et obligent constamment ces auteurs à redéfinir leurs positions. Comment réagiront-ils à la montée du rexisme, à l’mergence du mouvement ouvrier, et aux revendications séparatistes flamandes ?

    Cet ouvrage permet d’éclairer les liens de ces écrivains, aujourd’hui méconnus, avec le pouvoir politique, les autorités cléricales ; les groupes de pressions et les institutions artistiques. Figures dominantes de la vie sociale et culturelle du pays jusque dans les années 1950, ces auteurs ont occupé des places fortes dans les maisons d’édition, la radio, la presse et les instances de consécration littéraire, notamment l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

    Les œuvres qu’ils créent véhiculent naturellement leurs a priori éthiques (patriotisme, traditionalisme, attachement à la terre). Arc-boutés sur des thèmes et sur des styles qui leur sont propres, ces auteurs tentent la synthèse entre une vision politique et philosophique du monde, marquée par les peurs du temps, tout en ambitionnant la reconnaissance par Paris.

    La question de l’engagement et omniprésente, charriant avec elle les tensions d’individus tiraillés entre l’adhésion à un dogme religieux et la liberté créatrice.

     


    Cécile Vanderpelen-Diagre est docteure en histoire de l’Université libre de Bruxelles. Elle est actuellement chercheuse au CIEL (Collectif interuniversitaire d’études sur le littéraire, projet ARC-ULB, Communauté française de Belgique). Elle est membre du Centre interdisciplinaire d’études des religions et de la laïcité (ULB) et du Centre d’études canadiennes (ULB).

     

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