• Le drame du Patriote

     

     

    La ville d'Enghien a été libérée le dimanche 3 septembre 1944 à 16h. Ce jour restera à jamais gravé dans la mémoire des Enghiennois par la gravité des événements qui s'y sont déroulés.

    A 300m au delà du cimetière d'Enghien, au carrefour des routes vers Grammont et Ninove, à la limite de Herne et Sint-Pieters-Kapelle, au lieu appelé Le Patriote, s'est déroulé un drame sanglant.

    Au matin, la BBC avait annoncé l'arrivée de l'armée anglaise. La population attendait les alliés avec impatience. Des partisans armés d'Enghien et de Bassilly (5e Compagnie du Corps 023 des Partisans Armés) se trouvaient au Patriote dès 11h30. Ils étaient chargés de la garde du carrefour pour observer le mouvement des troupes allemandes en retrait, talonnées par les alliés.

    Il était également convenu de se retrouver à 14h en la salle Patria, rue de Bruxelles, pour coordonner les tâches et missions entre tous les mouvements de résistance : Armée Secrète, Mouvement National Belge (MNB), Partisans Armés, etc.

    A Enghien, l'on attendait le passage de la 32e Brigade , conduite par le 1er Bataillon des Welsh Guards pour la fin de l'après-midi, lorsque déjà à 12h30, un blindé de reconnaissance de la Household Cavalery, venant de la chaussée de Grammont, avait rejoint les résistants qui se trouvaient au Patriote.

    Le drame du PatrioteC'est alors qu'une colonne allemande motorisée, stationnée au Collège Saint-Augustin, transformé en hôpital de campagne, partit en direction de Herne. Vers 13h, en arrivant à hauteur du Patriote, les allemands se trouvèrent nez-à-nez avec le blindé anglais. La colonne allemande fut faite prisonnière sans grandes difficultés. Elle était composée en grande partie de véhicules de la Croix Rouge. Une centaine de soldats allemands furent enfermés dans une grange voisine, attenant à la maison Van Rooy.

    Les véhicules restèrent le long de la route. Avant de repartir pour continuer leur mission, le commandant du char de combat qui avait dirigé l'opération, confia les prisonniers à la garde des résistants. Entretemps, d’autres Partisans Armés, ainsi que des civils, vinrent s’ajouter vers 13h30 au petit groupe de résistants déjà sur place. Certains s"emparèrent des armes des prisonniers, tandis que d'autres, visitèrent les camions restés sur la route pour s'approprier les vivres qu'ils contenaient.

    Soudain, une seconde colonne allemande, escortée d'une unité SS arriva sur les lieux, venant de la ville. Elle était probablement l'arrière garde de la précédente. Les allemands remarquèrent les véhicules sur la route, désertés et pillés, et virent des civils qui se sauvaient. Les SS tirèrent alors dans tous les sens. Les soldats allemands, retenus dans la grange, furent libérés. Ils s'opposèrent alors aux partisans armés, et ce fut le massacre...

    Ce carnage fit parmi les résistants trois morts et deux blessés graves. Ils furent transportés, l'un, le commandant Arsène, à la clinique de Halle où il décéda quelques heures plus tard suite à ses blessures. L’autre, le chef de section, fut transporté à la clinique d'Enghien ; il survécu par miracle à ses blessures. Les autres victimes étaient pour la plupart des civils qui n'avaient reçu aucune mission pour se trouver là. Ils avaient tout simplement entendu dire que les Anglais étaient au Patriote.

    Les résistants qui se trouvaient dans la salle Patria se rendirent vers l'endroit de la bataille, mais furent arrêtés à mi-chemin dans leur progression par l'attaque de l'aviation. Ils durent constater en arrivant sur place, qu'il n'y avait plus grand chose à faire, si ce n'est que sauver les blessés et ramasser les cadavres, qui furent transportés à l'hôpital d'Enghien.

    Une vingtaine de soldats allemands trouvèrent la mort en cet endroit. Certains furent enterrés provisoirement au cimetière d'Enghien, et d'autres emportés par leur armée.

    Le mercredi 6 septembre, 25 victimes civiles, dont 22 morts au Patriote, ont été enterrés au cimetière d'Enghien. Plus tard certains furent transférés au cimetière de leur village respectif.

     

    Le drame du Patriote

     

    On apprit en ville qu’une bataille avait lieu dans la direction de Herne. Les chars alliés du 1er Bataillon des Welsh Guards passaient déjà dans les rues de la cité. Il était alors 14h30. Plusieurs personnes demandèrent aux occupants des chars de se diriger vers le lieu de combat, mais ne pouvant se détourner de leur route, le commandant d'un blindé contacta par radio la R.A.F., dont un chasseur mitrailla les allemands. Les survivants partirent en déroute, laissant derrière eux du matériel de guerre, des vivres ainsi que les chevaux de la colonne allemande, abattus par l'aviation alliée.

    Comme partout où se déroulent des combats, il y eut des personnes qui se sont accaparées des butins abandonnés par les troupes en fuite. Les chevaux abattus furent dépecés sur place. On les appela « les voleurs du Patriote ; mais ce ne pouvait être les résistants, car eux étaient morts ou gravement blessés.

    Le 16 septembre 1945, les Partisans Armés d'Enghien ont inauguré un monument au Patriote, à la mémoire de leurs quatre camarades tués : Victor Van Holder (chef des partisans), Louis Vandercammen, Adrien Mertens et Joseph Beeckmans. Assistèrent également à la cérémonie, un représentant du Ministère de la Défense, un colonel anglais et des détachements belges et anglais.

     

    Le drame du Patriote

     

    Le drame du Patriote

    Le drame du Patriote

    Le drame du Patriote

     
    Les cercueils des victimes à l'hôpital à la Dodane Les funérailles - Cortège à la Dodane et rue d'Hoves

     

    En 1994, Yves Delannoy raconte :

    3 septembre 1944

    Déjà cinquante ans...

    Et pourtant comment oublier dans le souvenir de l'allégresse de cette journée le tragique destin de certains de nos concitoyens : Georges Clerbois, Hector Parmentier, Arthur et Samuel Slingemeyer ? Nous les découvrîmes au parc en bordure de la drève des Chênes. Ils gisaient là, le crâne fracassé : blessés, ils avaient été achevés à coups de crosse…

    Dans de sanglantes circonstances, je me souviens de ce moment d'hésitation à retirer le portefeuille de ces dépouilles pour le remettre aux autorités communales : si jamais, plus loin, le même sort devait nous frapper, porteur de ces documents, ne risquait-on pas de passer pour d'affreux… charognards? Et l'on s'en fut avec ces macabres souvenirs à l'hôtel de ville d'Enghien. Sans autre aventure…

    Au croisement des routes de Grammont et de Ninove, ce fut un autre carnage.

    Les Partisans Armés avaient emprisonné quelques allemands dans une ferme voisine. Au passage de plusieurs chars ennemis, ceux-ci furent délivrés dans un combat pour le moins inégal et combien meurtrier pour les résistants et… pour d'autres occupés à dévaliser des camions abandonnés.

    Et, tandis que les avions britanniques pourchassaient les allemands, on put se rendre compte de l'ampleur du massacre : vingt-cinq cadavres dont quinze de nos concitoyens... Le premier, découvert dans un fossé, à gauche, fut celui d'Adrien Mertens, jeune père de famille ; plus loin, ici et là, gisaient Joseph Beeckman, Louis Benzoni, Albert et Joseph Bernard, Firmin et Julien Daneau, Louis Gilbert, Albert Martens, Emile Mollaert, Raymond Renier, Marcel Tartarin, Georges Vangeyte et Omer Weverbergh. Près d'un char en flammes, à droite, se consumait, tout recroquevillé, Louis Vandercammen ...Oui! C'était bien lui : le cadavre était en effet, contrefait et bossu...

    Dans les nuages de fumée, au milieu de caisses de munitions qui explosaient de divers côtés, on s'occupa des premiers soins, si l'on peut dire, –ici un matelas, une couverture, un oreiller ; là, un essuie, des morceaux de drap pour bander ce qui devait absolument l'être–, en attendant d 'évacuer, comme on le pouvait, –sur les épaules!–, les infortunés blessés, sans distinction de nationalité, jusqu'à l'hôpital de la ville, à la Dodane. Quelle trotte et quelle pesanteur! Je me souviens de ce colosse allemand serrant son ventre ouvert et gémissant : "Langsam! Langsam!". En cours de route l'abbé Charles Suys lui donna l'extrême onction. A grande peine, nous parvînmes à le recharger, tant nous étions exténués… Maurice Weverbergh, un poumon perforé, bénéficia, lui, d'un transport moins pénible : on l'achemina à la clinique dans une petite voiture décapotable que deux officiers allemands venaient d'abandonner sous nos balles, un pneu crevé. Pour un premier tir à la mitraillette, ce n'était pas si mal...

    3 septembre 1944, journée inoubliable…

    De liesse, mais aussi de larmes, le tout couronné d'une reconnaissance qu'il convient d'entretenir par delà l'évaporation du Temps.

    Et sur les murs de la cité, cette belle proclamation toute bordée de nos couleurs nationales publiquement retrouvées :

     

    Chers Concitoyens,


    Grâce à la vaillance des armées alliées et des patriotes belges, la plus grande guerre de l'histoire de l'humanité va se terminer par la victoire de la liberté contre la tyrannie.

    Nous avons vu les cinq continents en lutte, les villes bombardées, les femmes et les enfants massacrés ; nous avons connu les déportations, le travail forcé, les emprisonnements.

    Ce fut vraiment la guerre totale.

    Notre cité n'a pas été épargnée. Des centaines de maisons ont été détruites (1), des centaines d'Enghiennois ont été tués, déportés, emprisonnés.

    Hier encore, 25 d'entre eux faisaient héroïquement le sacrifice de leur vie pour leur pays et la libération de leur cité. En votre nom, je rends hommage à tous ces braves ; ils ont été les témoignages vivants de notre patriotisme.

    Que les familles de ces héros se consolent en disant avec nous qu'il est des deuils cruels dont on doit être fier.

    Parvenu au terme d'une vie déjà longue consacrée au service de notre ville et de la démocratie, à la demande des organismes de résistance et des autorités belges, je reprends ma place de Bourgmestre (2).

    Je compte sur votre calme et votre discipline, je compte sur votre concours sympathique pour punir les traîtres, les collaborateurs et les profiteurs, pour restaurer notre antique cité et assurer notre patrie, par une paix durable, une nouvelle prospérité.

    Pierre Delannoy

     

    3 septembre 1944

    Une journée déjà lointaine dans la vie d'un homme, mais restée très vivace et combien vibrante parmi les grandes palpitations de l'histoire de notre cité.

    Et par delà cette liberté, sans cesse bafouée, un jour triomphante, mais toujours souveraine...


    (1) Allusion aux bombardements des 14, 15 et 16 mai 1940 : 400 bombes pour 4000 habitants, pulvérisant 55 maisons, en détruisant 55 et endommageant quelque 250 autres ; 53 victimes, blessés non compris. Ce qui n'empêcha pas certain auteur d'une étude sur Le Hainaut sous les bombes d'y faire la moindre des allusions. De l'opportunité d'interroger les sociétés d'histoire locale…

    (2) Pierre Delannoy, nommé bourgmestre de la ville d'Enghien par arrêté royal du 15 juillet 1905, fit savoir à ses concitoyens le 9 juillet 1940, qu'il était démis de ses fonctions maïorales: Cette mesure m'honore, devait-il afficher, tandis que sa carte de visite portera fièrement : "Bourgmestre révoqué". Il décéda le 2 septembre 1955 dans l’exercice de ce même service public.

     

    Le drame du Patriote

     

    Le drame du Patriote

     

    Le drame du Patriote

    Le drame du Patriote

     
    Les funérailles à l'église Les funérailles au cimetière

     

     

    En 1983, Jacques Decocq raconte :

    « Des combats du Patriote, j’ai retenu ceci : un attroupement d’hommes et des femmes s’était formé devant l’Hôtel de ville. Un civil, M. W., revolver en main, monta les marches de l’entrée et invita les gens à se joindre à lui pour porter de l’aide à ceux qu’on massacrait sur la route de Herne (Hérinnes).

    La majorité des personnes présentes n’était pas armée, mais cependant un petit groupe se forma et partit vers la rue d’Hérinnes . Je les ai suivis de loin. Beaucoup de monde se dirigeait du côté du cimetière. En cours de route, j’appris que ma mère aussi était partie, afin d’aller voir, si l’un ou l’autre de ses fils ne comptait pas parmi les victimes de la tuerie. Pour ma part, prenant peur, j’ai rebroussé chemin, avant la barrière du chemin de fer, et je ne suis allé sur place que le lendemain ou le surlendemain. Je décris ce que j’ai aperçu, bien que beaucoup de détails m’échappent aujourd’hui.

    Au carrefour formé par les routes menant à Ninove, Grammont et Enghien, à St. P. Kapelle, près de la maison du coin, se trouvait un canon pointé vers Enghien ; il était partiellement détruit.

    Sur la route de Herne, à droite, une chenillette ou auto-mitrailleur avait brulé. Sur la gauche, des véhicules blindés complètement démolis et si mes souvenirs sont bons, j’ai encore aperçu de la fumée qui sortait des débris. Il y avait beaucoup d’accessoires militaires éparpillés de part et d’autre de la route.

    De retour à la maison, j’ai vu deux fusils pendus au porte-manteau, j’appris que mes deux frères aînés, montaient la garde de nuit sur le champ de bataille car on craignait le retour des soldats qui s’étaient enfuis lors de l’attaque de leur convoi par l’aviation anglaise.

    Combien d’avions sont intervenus ? Deux ou trois ? Personnellement je n’en ai aperçu qu’un seul, de la place du Vieux-Marché où je me trouvais. »

     

    Le document de Jean Beke

     

    Jean Beke est né à Enghien le 27 avril 1921 et y est décédé le 8 mai 1997. Il faisait partie de plusieurs sociétés patriotiques : on se souviendra plus spécialement qu'il fut mêlé, comme Partisan Armé, aux tragiques événements qui ensanglantèrent - 33 morts - la libération de la ville (3 septembre 1944). Par ailleurs, il s'occupait très activement de l'Amicale des Pensionnés Libéraux de l'entité enghiennoise et participait assidûment aux diverses manifestations du P.R.L. d'Enghien. Il était membre du Cercle Archéologique d'Enghien depuis 1990.

     

    Les victimes

    Le drame du Patriote