• Le Coeur vendange

     

    « Dans le roman Le Cœur vendange, écrit en 1932 avec son ami Raoul Bouillerot (archéologue dijonnais à la retraite), on trouve une apologie explicite des valeurs bourgeoises et de l’instruction des femmes, sur lesquelles reposent la pérennité familiale et la transmission des valeurs.

     

    Le Coeur vendange

     

    Ce roman de Raoul Bouillerot et Julienne M. Moulinasse, publié en 1932, met en scène une grande famille de viticulteurs bourguignons, les Chaudenet. Dans une galerie de figures féminines effacées et soumises, deux femmes tranchent cependant : Mme Lucile, « la Grande Dame de la Vigne », qui gère le domaine viticole avec ses deux frères en capitaliste humaniste et éclairée, et Nadine qui, à la mort de ses parents, sera élevée conjointement par son grand-père et Lucile, et dont on devine assez rapidement qu’elle sera la prochaine Grande Dame de la Vigne. Si le thème de la guerre ne trouve qu’un écho affaibli dans cette chronique bourguignonne (une cinquantaine de pages à peine soit un quart du roman), l’ouvrage tranche par contre nettement sur les précédents pour ce qui touche au thème de la femme.

    Nadine, de mère gantoise (ascendance en quoi son grand-père voit la source de ses qualités, décision –volonté- énergie) et de père bourguignon, est présentée, dans les premières pages, comme la rivale de son cousin Bernard, qui affiche une misogynie précoce : « (…) devant  les fanfaronnades de celui qui affectait de la dédaigner, elle s’était tracé une conduite. Partout, en tout, elle serait son égale. Elle eût voulu pouvoir combattre sur le même terrain, s’affirmer directement sa rivale, et le vaincre. Du moins ne voulait-il lui céder en rien dans l’équivalence. (…) Féministe avant l’âge et sans le savoir, elle entreprenait, d’instinct, une lutte âpre et longue pour affirmer l’égalité des sexes, contre laquelle, également d’instinct, il s’insurgeait lui-même » (p. 47).

    Tandis que son cousin opte pour le droit, elle entreprend des études d’histoire (l’inverse eût été encore plus intéressant…), puis une thèse de doctorat consacrée à « l’art des primitifs flamands » (sa double ascendance n’est évidemment pas étrangère à ce choix).  La guerre venue, elle s’engage comme …infirmière et demande à être envoyée en première ligne, vers la frontière belge, où elle sera blessée. Bernard, revenu de la guerre amputé du bras gauche, se lance dans une carrière politique et journalistique : devenu secrétaire d’un député communiste, il publie, dans Le Révolté, des articles virulents où il rejette les valeurs incarnées par la famille Chaudenet : patrie, famille, religion. Nadine, l’attaquant sur son propre terrain, fonde une revue féminine, Demain, Revue de la Femme, dont elle prend en charge la rubrique politique. La polémique qui oppose désormais les deux cousins, par journaux interposés, va passionner le public ; elle verra le triomphe de Nadine, dont la thèse sur Marguerite de Flandre deviendra en outre un succès de librairie. Ebranlé dans ses convictions, Bernard finira par rejoindre le giron familial ; la réconciliation sera scellée, comme il se doit, lors des vendanges et amènera un dénouement pour le moins prévisible : le mariage de Bernard et Nadine, qui voit le triomphe de la tradition.

    Le plaidoyer paternaliste de l’oncle Théo du grand repas familial (p. 213-221), la promotion de Trabuc l’anarchiste comme intendant de Bernard, l’entrée au noviciat des Dames hospitalières de Beaune de Christiane Durieu, l’amie incroyante de Nadine, tout est décidément pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais, pour ce qui touche à notre thème, le bilan est en définitive bien décevant. Ainsi donc, cette âme trempée et généreuse, cette brillante universitaire et polémiste de talent, qui a connu son heure de gloire dans les milieux intellectuels et artistiques parisiens, finit elle aussi – comme bon nombre de ses consœurs romanesques (Lysiane de Kastéric, Madge Nidington, Aimée Collinet) – par réintégrer la norme sociale et conjugale. Il est vrai qu’elle respecte en cela scrupuleusement son credo ‘féministe’ (?) : « Ne vois-tu pas que, depuis un certain nombre d’années, et surtout depuis la guerre, la femme évolue ? Elle prend conscience de sa propre valeur et ose l’affirmer par des actes… Et qu’est-ce que la femme, sinon la base de la famille, la pierre angulaire du foyer, l’ordre et la sécurité de la maison ? » (p. 159-160). Un si long parcours initiatique pour mériter la main de Bernard et le titre de Grande Dame de la Vigne : le lecteur reste quelque peu sur sa soif … »

     

    Extrait de Cahiers d’Histoire du Temps présent - L’imaginaire / Beeldvorming - Emancipation et aliénation féminine – De l’univers de la fiction – Madeleine Frédéric (1)

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    (1) Madeleine FREDERIC est docteur en Philosophie et Lettres et agrégée de la Faculté. Elle enseigne la littérature française et la stylistique à l’Université libre de  Bruxelles et est l’auteur de trois ouvrages : La répétition et ses structures chez Saint-John-Perse (Gallimard, 1984), La répétition. Etude linguistique et rhétorique (Niemeyer, 1985) et La stylistique française en mutation ? (Académie royale de Belgique, 1997) dont le dernier chapitre est consacré au récit de guerre.

     

     

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