• Egyptomanie au château d'Enghien

     

    Dans les fleurs de lotus des Empain

    Monuments égyptisants au parc et au château d'Enghien

     

    Lorsqu'il pénètre dans le parc d'Enghien, le promeneur découvre diverses évocations de la civilisation pharaonique. En automne, lorsque les dahlias s'épanouissent, deux grandes jarres en terre cuite couchées déversent un tapis de fleurs. La forme de ces récipients et le texte qu'ils portent, pastiches d'inscriptions hiéroglyphiques, révèlent la source qui les a inspirés: des vases canopes égyptiens.

    Ill. 1:  Facade postérieure du château du Baron François Empain à Enghien (2013)

    À l'entrée du "Pavillon d'Hercule", deux sphinx en béton montent la garde. N'évoquent-ils pas les sphinx précédant les temples de la Vallée du Nil? Deux autres sphinx acéphales en pierre du XVIIIe siècle veillent au bout des Champs-Élysées, longue drève reliant le Bois sacré au château actuel élevé en 1913. Devant la façade de l'édifice, une roseraie de plan ovale est gardée par un sphinx et deux sphinges en béton. Sur le perron, deux sphinges en bronze accueillent le visiteur. À l'intérieur du château, un salon s'ouvre sur trois portes surmontées d'un tableau de bois sculpté en relief d'inspiration égyptienne. Les taques de cheminée portent deux blasons; l'un d'eux contient des fleurs de lotus et les armoiries du baron François Empain.

    Les oeuvres énumérées ci-dessus témoignent de la curiosité de l'Égypte manifestée par les propriétaires successifs du Domaine. Les sculptures du XVIIIe siècle ont été exécutées à l'époque des Arenberg; les autres monuments égyptisants, du début du XXe siècle, ont été réalisés pour la famille Empain. La présence, à Enghien, de sculptures et reliefs évoquant l'Égypte témoigne d'un engouement égyptophilique parfois égyptomaniaque, phénomène récurrent en Occident depuis la Renaissance.

    Dans nos contrées aussi d'ailleurs, longtemps avant l'indépendance de la Belgique, la Vallée du Nil suscite une grande attraction. Mais à partir de 1830, une part active sera prise par des Hennuyers dans la modernisation de ce pays. Signalons en particulier, le rôle de pionniers que le baron Édouard Empain (1852-1929) et son frère cadet, le baron François Empain (1862-1935) ont joué concrètement sur place mais également, de retour en Belgique, en faisant connaître l'Égypte et les civilisations qui s'y sont succédées. L'égyptophilie (1) des deux industriels se concrétise de plusieurs manières. D'abord par la création en Égypte de la ville d'Héliopolis, produit de l'imagination fertile d'Édouard Empain. L'égyptologie ne les laisse pas non plus indifférents. Édouard et François Empain le manifesteront par leur mécénat vis-à-vis des Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles et de la Fondation Égyptologique Reine Élisabeth. En outre, Édouard Empain financera des fouilles archéologiques sur le site d'Héliopolis.

    1. Égyptophilie, égyptologie, égyptomanie en Belgique (2)
    1.1. Avant 1830

    Pour l'occident médiéval, la Vallée du Nil est avant tout une terre riche en souvenirs bibliques. Pour les nombreux pèlerins, ce pays n'existe qu'à travers l'histoire d'Abraham, de Joseph, de Moïse, mais aussi de la Sainte Famille qui, selon l'Évangile de Matthieu (2.13-15), s'enfuit en Égypte pour échapper à la fureur d'Hérode.

    Bien avant l'indépendance de la Belgique, des compatriotes se sont rendus en Egypte; ils le font dans le cadre de pèlerinages (visite des lieux où la tradition situe le passage de la Sainte Famille, passage de la Mer Rouge ...) ; certains tentent même d'atteindre le fameux royaume du "Prêtre Jean", c'est-à-dire l'Éthiopie (3). Ainsi, dès 1482, le Gantois Josse de Ghistelles (ca 1450-1520) (4) effectue un pèlerinage en Terre Sainte et, après la Palestine, il visite l'Égypte. De là, il essaie de gagner le pays légendaire. Quelques temps plus tard, en 1486, c'est le magistrat montois Georges Lengherand ( † 1500), qui entreprend un voyage en Palestine; cette expédition l'amène à séjourner notamment au Sinaï, au Caire et à Damiette (5).

    Au XVIe siècle, Jean Zuallart (1541-1634) (6), magistrat né à Silly, et plus tard bourgmestre d'Ath, voyage lui aussi au Levant. Son itinéraire comprend également un passage en Égypte. Le récit illustré de cette entreprise est publié pour la première fois en 1587 et connaîtra plusieurs rééditions(7).

    Confrontant les données rapportées par les voyageurs, un cartographe anversois, Abraham Oertel (Ortellius) (1527-1598) (8), géographe de Philippe II, apporte une contribution essentielle à la connaissance géographique de l'Égypte ancienne; en effet, il situe avec précision l'emplacement de la ville antique de Thèbes. Ainsi, sa carte de 1584 place exactement Thèbes au sud de Coptos, loin dans le sud. Malheureusement, cette observation passe inaperçue à son époque. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que l'identification des ruines de Louxor avec Thèbes soit définitivement établie (9). Le savant anversois posséde également une "table hiéroglyphique" dans sa collection.

    En 1631, le Brugeois Vincent de Stochove (1605-1679) (10) voyage en Égypte en compagnie de quelques Français. En 1633, il revient à Bruges et il y sera bourgmestre jusqu'en 1676. Dès son retour, il se met à la rédaction de la relation de son périple. Les éditions imprimées (11) se succèdent de 1643 à la fin du XVIIe siècle. À la demande de l'auteur, le récit a été traduit (12) en flamand.

    Natif de Malines, de père espagnol, Antonius Gonzales (13), franciscain récollet ou observantin, se rend en Terre Sainte. Durant son séjour il est envoyé au Caire pour une période de neuf mois. À son retour, il rédige le récit de son voyage en néerlandais (14).

    Dès l'aube des Temps Modernes, les savants et les "antiquaires" de nos provinces ont prouvé l'intérêt qu'ils portent aux antiquités égyptiennes (15). Pierre-Paul Rubens (1577-1640), en particulier, fait grand cas d'une momie qu'il a fait entrer dans son cabinet d'antiquités (16).

    Le grand tournant dans les relations de l'occident avec l'Égypte se situe à la fin du XVIIIe siècle. L'Expédition française (1798-1801) menée par le général N. Bonaparte (1769-1821) a pour but d'apporter les Lumières en Orient. L'originalité de cette campagne militaire est qu'elle compte, en plus des soldats, une Commission des Sciences et des Arts constituée de 167 savants et artistes. Leurs enquêtes, études et dessins vont être publiés dans la fameuse Description de l'Égypte (17). C'est ainsi qu'un échec militaire s'est finalement transformé en exploit scientifique. Car cette publication, la première étude scientifique du pays, se veut une description intégrale de la Vallée du Nil. Les études d'archéologie, de botanique, de zoologie laissent une grande place aux mémoires consacrés à l'État moderne.

    Plusieurs compatriotes ont participé, à des titres divers, à cette campagne et ont contribué à faire connaître l'Égypte et ses civilisations. Citons Jean Looze, un soldat originaire de Grez-Doiceau; il a ramené une applique de bronze représentant un joueur de luth (18) d'époque pharaonique. Mais le plus connu d'entre eux est le peintre d'histoire naturelle Henri-Joseph Redouté (1766-1852), originaire de Saint-Hubert (19) ; on lui doit de remarquables dessins de monuments antiques ou de zoologie publiés dans la Description de l'Égypte.

    Au début du XIXe siècle, nos régions font partie de l'Empire. Lorsqu'elles sont visitées par N. Bonaparte en 1803 et en 1810, des fêtes somptueuses, rehaussées de décors égyptisants, sont organisées notamment à Anvers (pyramides couvertes d'hiéroglyphes, obélisques) et à Bruxelles (statue égyptienne et sphinx) (20). Diverses demeures sont mises au goût du jour: ici, un escalier ponctué d'hermès égyptisants, là une salle avec des encadrements de porte rappelant le style égyptien; ailleurs, un pigeonnier en forme de pylône de temple d'époque pharaonique (21).

    1.2. À partir de 1830

    Au début du XIXe siècle, l'Égypte, quant à elle, fait encore partie de l'Empire ottoman. Elle est, à cette époque, sous l'autorité de Mohammed Ali (1769-1849). D'origine albanaise, ce dernier a combattu les Français dans l'armée turque. En 1805, bien qu'il reste sous la tutelle du Sultan de Constantinople, il est nommé vice-roi d'Égypte. Initiateur de la modernisation du pays, il fait construire des usines, des casernes, des magasins. Pour ce faire, il engage de nombreux spécialistes européens: français, anglais, allemands, belges ... afin de créer cette industrie qui manque à la Vallée du Nil.

    L'indépendance de la Belgique en 1830 et le choix de Léopold Ier, premier roi des Belges, entraîne des considérations d'ordre politique. On désire faire reconnaître notre Royaume par les puissances qui n'entretiennent pas encore avec la Cour de Bruxelles de relations diplomatiques normales. Le roi est soucieux d'être renseigné sur la politique étrangère des grandes puissances et presse le gouvernement d'établir une mission diplomatique permanente à Constantinople où l'Angleterre, la France, la Russie se livrent alors à une lutte d'influence. En 1837, le roi désigne un consul à Alexandrie; il s'agit d'Edouard Blondeel (1809-1872) (22). Aux considérations politiques s'ajoute l'intérêt commercial qui donne naissance à l'idée d'une représentation officielle de la Belgique au Proche-Orient. En pénétrant en Égypte à la suite des armées de Bonaparte, la civilisation occidentale y a créé des goûts et des besoins nouveaux que peut satisfaire la consommation de produits européens. C'est ainsi qu'en 1836, la France a importé dans la Vallée du Nil, des draps, des armes et de la houille. À cette époque, l'industrie belge est en mesure de répondre aux exigeances du marché égyptien. Nos tissages sont d'excellente qualité, à des prix plus bas que les prix pratiqués par la France et la fabrication des armes de luxe est une spécialité de notre pays. Quant au charbon, la France, qui s'approvisionne alors en partie dans le Hainaut, ne peut pas le livrer à Alexandrie au même prix que les exportateurs belges.

    L'architecture égyptisante se développe. Elle se rattache alors aux "fabriques" des jardins anglais. On trouve, dans certains parcs, une pyramide ou encore un édicule égyptisant (23)... À l'époque de Léopold Ier, l'égyptomanie commence à affirmer une vocation didactique; il s'agit d'instruire les spectateurs; le Pavillon des éléphants du zoo d'Anvers en est une des productions les plus étonnantes. Le 15 juillet 1855, le Conseil d'Administration de la Société Royale de Zoologie d'Anvers décide de construire un nouveau pavillon pour abriter éléphants, girafes, ... L'édifice s'inspire des planches reproduisant l'image de temples égyptiens publiés dans les ouvrages des égyptologues, J.-Fr. Champollion (1790-1832) (24), et K.-R. Lepsius (1810-1884) (25). Le bâtiment est inauguré par la famille royale le 19 août 1856. L'oeuvre est dûe à Ch.-H. Servais (1828-1892) qui a confié la décoration égyptisante à L. Delgeur (1819-1888). Ce dernier crée la titulature de Léopold Ier en écriture hiéroglyphique (26).

    À la fin de l'année 1854, le duc de Brabant, futur Léopold II, séjourne en Égypte. Il y retourne quelques années plus tard. Dès le premier voyage, il manifeste un profond enthousiasme pour la Vallée du Nil. En témoigne le chanoine Mislin: Ce séjour en Égypte est extrêmement agréable au Duc de Brabant, il cherche de mille manières à le prolonger, je dois continuellement lui montrer la perspective d'arriver en Italie au beau milieu de l'été pour l'engager à se hâter un peu (27). Le futur souverain envisage les diverses possibilités d'investissements belges dans le pays. Il ambitionne déjà une colonie belge outremer et il pense à l'Égypte. Le 27 janvier, il écrit: Il y aura peut-être moyen d'extorquer de ce prince [le vice-roi d'Égypte] des avantages commerciaux (28). D'Alexandrie, il annonce qu'il espère pouvoir arranger les choses de manière que mon voyage profite non seulement à ma santé mais aussi à mon pays (29). Le 3 février 1855: Il y a des affaires d'or à conclure ici, le pays peut devenir le grenier de l'Europe (30). Le 15 mars 1855: Saïd-Pacha s'étant formellement et devant témoins engagé à participer à la formation d'une compagnie à vapeur entre Alexandrie et Anvers. Je me charge de l'entreprise, le Vice-Roi sera mon plus fort actionnaire. J'espère en tirer 100 ou peut-être 200 mille £, c'est-à-dire 500.000 F. ou un million(31).

    Le projet de construction du Canal de Suez retient particulièrement son attention. Par son entremise, la Belgique aurait pu être étroitement associée aux travaux de ce Canal, inauguré en 1869 (32).

    Mais, à la même époque, le duc s'intéresse aussi à l'égyptologie. Son médecin, le docteur Stacquez, historiographe du second voyage (33) raconte comment, le 18 décembre 1862, il rencontre l'égyptologue français, Auguste Mariette (1821-1881) (34). Ils se rendent à Saqqara pour y visiter les monuments archéologiques dont le serapeum (35), la nécropole, les pyramides, le mastaba de Ti... Ils déjeunent dans une maison construite par l'archéologue pour y loger les employés préposés aux fouilles et où les objets trouvés sont déposés avant d'être envoyés au musée. De ses voyages, le futur souverain des Belges a rapporté diverses antiquités dont il a fait don plus tard aux Musées royaux d'art et d'histoire de Bruxelles (36).

    Les antiquités égyptiennes sont peu nombreuses en Belgique dans la première moitié du XIXe siècle. Dès 1835, le Gouvernement a décidé de créer un musée national. Mais ce musée est, à ce moment-là, à peu près dépourvu d'antiquités égyptiennes. Le premier catalogue publié en 1854 ne mentionne qu'une dizaine de pièces; en revanche, celui de 1864 fait état de quelque deux cents objets. En effet, plus de cent cinquante pièces de la collection G. Hagemans (37) sont venues enrichir l'ensemble initial (38). En 1892, le musée bénéficie d'un geste généreux du Gouvernement khédivial ( relatif au khédive, titre que portait le vice-roi d'Égypte de 1867 à 1914, note CRAE. ) (39). Le Service des Antiquités d'Égypte vient, à ce moment là, de découvrir une cachette dissimulée dans la nécropole de Deir el-Bahari et qui recèle environ cent cinquante cercueils. Les momies et l'équipement funéraire mis au jour ont été fabriqués pour des membres du clergé thébain de la XXIe dynastie (c. 1000-900 av. J.-C.). Devant l'importance et l'abondance de la trouvaille, le Gouvernement égyptien de l'époque offre aux pays étrangers une sélection de cercueils. La Belgique figure parmi les bénéficiaires.

    Pourtant la section égyptienne du musée de Bruxelles ne prend réellement corps qu'à l'arrivée de Jean Capart (1877-1947). Le jeune égyptologue qui va jouer dans son organisation et dans son développement un rôle capital, est nommé en 1900 au poste de conservateur-adjoint du musée qui porte alors le nom de Musée des Arts décoratifs et industriels (41).

    D'une manière générale, l'égyptologie est peu développée en Belgique dans première moitié du XIXe siècle. Cela s'explique par le fait que les premières publications scientifiques sont coûteuses. De plus, les voyageurs d'alors sont surtout des peintres. Dans le domaine égyptologique, il n'y a pas de production scientifique spécifiquement belge. Il faut attendre le temple à l'égyptienne abritant girafes et éléphants au jardin zoologique d'Anvers qui porte des inscriptions hiéroglyphiques. Ce n'est qu'à partir de 1873 que des articles scientifiques commencent à paraître. Les premiers cours universitaires où l'Égypte ancienne a une part, sont dispensés dès 1884. En 1895-1896, l'archéologie égyptienne a une place dans l'enseignement universitaire (42). L'égyptologie belge a désormais son savant, Jean Capart.

    L'égyptomanie est encore de mise à l'époque de Léopold II. En témoigne notamment la salle à manger égyptisante aménagée en 1877 au château Moeland à Saint-Nicolas. Le décor du plafond reproduit le zodiaque de Dendera, inspiré du dessin de la Description de l'Égypte (43). Il n'est pas le seul cas de décor égyptisant. Signalons, par exemple, celui d'une pièce du château Bunneghem-Sloor à Temse (44).

    L'égyptomanie maçonnique prend un bel essor dans la décennie 1870-1880. C'est principalement sous l'impulsion de l'architecte A. Samyn (1842-1903) (45) que sont alors créés en Belgique des temples maçonniques remarquables en particulier à Anvers et à Bruxelles (46). À la même époque, on trouve de nombreuses tombes égyptisantes (47) dans divers cimetières belges. Ces sépultures ne sont toutefois pas toutes associées à des milieux maçonniques.

    Les expositions universelles utilisent également l'architecture égyptienne pharaonique comme décoration. Dès 1910, à Bruxelles, à Gand, en 1913, à Liège, en 1930. Le dernier pavillon égyptisant belge est élevé à l'exposition universelle de Bruxelles en 1935 (48).

    Avant 1900, des Belges sont installés en Égypte. Sans constituer une véritable colonie au Caire ou à Alexandrie, ces compatriotes sont les pionniers d'une certaine expansion belge dans la Vallée du Nil. Il y a des hommes d'affaires, ceux du rail et ceux du droit. D'autres, tels les frères Auguste (1820-1901) et Hector (1832-1905) Defoer de Jodoigne y remplissent des fonctions et déploient des activités variées pendant dix ou quinze ans de 1858 ou 1860 à 1871-1875. On sait précisément qu'en 1863, Auguste Defoer qui habite Alexandrie depuis plusieurs années, oeuvre comme secrétaire-intendant d'un prince, fils du vice-roi Saïd-pacha (49).

    Dans les années 1890, l'attention des capitalistes belges se fixe sur la terre d'Égypte. Des capitaux considérables sont affectés soit à la création de sociétés belges destinées à opérer exclusivement en Égypte, soit à l'organisation ou au développement d'affaires importantes fondées dans ce pays, sous le régime de la loi égyptienne. Ces sociétés belges ou belgo-égyptiennes sont trente-deux en 1907 (50). N'oublions pas non plus, au départ de la Belgique, les activités de la S. A. des Usines et Fonderies de Baume et Marpent, à Haine-Saint-Pierre; depuis 1894, malgré la concurrence acharnée de grandes firmes allemandes et anglaises, cette société ne cesse de travailler pour l'Égypte et y envoie des ingénieurs et des équipes d'ouvriers (51).

    L'expansion des Belges à l'étranger qui commence à la fin du XIXe siècle va s'intensifier au cours des premières décennies du XXe siècle; c'est alors que se manifeste l'intérêt des frères Empain pour l'Égypte. Sous l'impulsion de Léopold II, dont l'intérêt pour la Vallée du Nil a été évoqué plus haut, Édouard Empain va entreprendre des projets jusqu'alors inimaginables.

    Plus tard, d'autres membres de la famille royale belge attiseront cet engouement. Ainsi, la reine Élisabeth, passionnée de civilisation pharaonique, fait dans la Vallée du Nil, un séjour privé en 1911, avant de s'y rendre officiellement en 1923 pour y visiter la tombe de Toutankhamon récemment mise au jour. Elle s'adjoint alors comme guide Jean Capart dont la réputation d'égyptologue est déjà bien établie. Au cours de ce voyage, elle donnera son appui au projet que lui soumet le savant, celui de créer une fondation dont le but serait de promouvoir en Belgique l'étude de l'Égypte ancienne et qui verrait le jour sous son patronnage. Cette heureuse initiative a reçu un accueil favorable auprès des Belges d'Égypte et de nombreuses autres personnes. Grâce à leurs marques de sympathie et à leur générosité, l'égyptologue belge met sur pied l'institution scientifique belge à laquelle il songe. Dans la création de cette Fondation Égyptologique Reine Élisabeth, le baron É. Empain joue un rôle déterminant (52).

    2. Édouard Empain
    les tramways du Caire, la création d'Héliopolis et le mécénat archéologique

    Édouard-Louis-Joseph Empain (1852- 1929) (53), industriel et financier originaire de Beloeil en Hainaut, promu baron par Léopold II en 1907, a été non seulement un capitaine d'industrie mais aussi un visionnaire et un amoureux de l'Égypte (54). Ce fils d'instituteur fait ses études moyennes au Collège Saint-Augustin à Enghien. À 27 ans, il entre à la Société métallurgique de Bruxelles. Il entreprend ensuite l'exploitation d'une carrière de pierre dans la province de Namur. Il fait fortune au début des années 1880. Afin de disposer des moyens financiers nécessaires à la réalisation de ses vastes projets, il crée en 1881 la Banque Empain. Celle-ci est destinée à concentrer les capitaux nécessaires pour fonder des sociétés, prendre des intérêts dans des sociétés existantes et mettre à la disposition des entreprises des moyens financiers malaisés à rassembler.

    La traction vicinale est alors considérée comme une innovation. En 1881, É. Empain fonde la Société des railways économiques de Liège-Seraing. En 1891, É. Empain s'empare d'une idée nouvelle: la traction électrique des tramways urbains et il la met en application. Son oeuvre la plus célèbre en ce domaine est la réalisation du métropolitain de Paris. Après la construction de transports publics en France, en Belgique, au Congo, en Russie, en Espagne et en Chine, il va découvrir le pays des pharaons et être tellement séduit qu'il y retourne à plusieurs reprises.

    2.1. Les tramways du Caire

    En 1894, É. Empain obtient avec la Société Générale cles Chemins de fer économiques, la concession des Tramways du Caire et en fait apport à la Société belge des Tramways du Caire. En juillet 1894, le réseau, prévu à traction électrique dès l'origine, est en construction. Et toujours pour le compte de la Société générale des Chemins de fer économiques, il édifie un chemin de fer en Basse-Égypte dans la plaine de la Mansoura.

    2.2. Création d'Héliopolis

    Au début du XXe siècle, Le Caire a pris un développement considérable. La capitale toutefois demeure un ensemble de rues étroites et tortueuses. Cette situation donne à notre compatriote l'idée de décongestionner la ville en créant une cité formée de quartiers résidentiels bâtis selon les conceptions contemporaines de l'urbanisme et de l'hygiène publique.

    Au printemps de 1905, É. Empain découvre l'endroit où il va construire la ville dont il rêve. Il choisit l'orée du désert de I'Abbassia, à une dizaine de kilomètres au N.-E. du Caire. À 2 km, se trouve Tell Hasan, emplacement de l'une des villes les plus célèbres et les plus anciennes du pays, creuset théologique de l'Égypte pharaonique: Héliopolis (55). Non loin de là, à Matariya, se trouve un sycomore connu sous le nom d'arbre de la Vierge et qu'une tradition donne comme l'une des stations de la Sainte Famille. Il fait l'objet de la visite des nombreux pèlerins occidentaux qui se rendent en Égypte depuis plusieurs siècles.

    L'endroit sur lequel Édouard Empain a jeté son dévolu, est alors un plateau aéré dominant le Nil et la capitale. En 1905, l'industriel achète près de 2500 hectares dans le désert. Avant de faire entamer les travaux, il veut s'assurer que l'emplacement choisi ne recouvre pas l'un ou l'autre monument ancien. Car il n'y a là apparemment qu'un seul obélisque (56) bimillénaire. L'homme d'affaires s'adresse alors à l'égyptologue Jean Capart, conservateur-adjoint des Musées royaux des Arts décoratifs et industriels, appelés aujourd'hui Musées royaux d'art et d'histoire. Il demande au savant de procéder à des recherches archéologiques dans la zone à bâtir. Les sondages ne donnant aucun résultat, les constructions sont alors entreprises (57).

    En août 1905, s'est constituée à Bruxelles la Société anonyme belge, Les Travaux Publics du Caire. Une convention est conclue par elle avec une autre, égyptienne celle-là, formée en février 1906, sous le titre The Cairo Electric Railways and Heliopolis Oases Company. Oasis parce qu'il s'agit de faire surgir du désert une oasis résidentielle de cités et de jardins et reliée par des moyens modernes de transports.

    La ville sort des sables en 1909 et le baron la relie au Caire par un tramway. Il supervise l'architecture des villas et des immeubles, choisit un mélange de style arabe et européen. Il fait tracer des avenues, ériger des hôtels, bâtir des écoles, des églises et des mosquées. Il crée un aérodrome, un champ de courses, des stades et une cité ouvrière (58). La ville continue à s'étendre, imprégnée d'orientalisme par l'érection de bâtiments à arcades, à coupoles, à minarets, une mosquée de style arabe. La cathédrale d'Héliopolis conçue en style byzantin s'inspire de la basilique Sainte-Sophie de Constantinople. Le baron Empain la veut dédiée à Notre-Dame-De Tongres (59), une madone vénérée en Hainaut.

    Il fait édifier un hôtel (60), le fameux Palace Hotel, dont le hall de vingt-deux colonnes de marbre supporte une galerie est surmonté d'une coupole de cinquante-cinq mètres de hauteur également couverte de dessins. Toutes les lampes de l'édifice sont copiées d'anciens modèles façonnées et ciselées à Damas. En mars 1911, le livre d'or du Palace Hotel s'ouvre sur une visite exceptionnelle. La nouvelle reine des Belges, Elisabeth, convalescente après une grave fièvre typhoïde, séjourne longuement en Égypte. Le roi Albert, son époux, l'y accompagne un mois.

    À Héliopolis, É. Empain veut aussi se faire construire une villa. En 1907, l'industriel hennuyer rencontre au Caire l'architecte français Alexandre Marcel (1860-1928) (61) auquel il confie ce projet. À cette époque, A. Marcel est loin d'être un inconnu. Son succès a commencé à Paris lors de l'Exposition Universelle de 1900 pour laquelle il a conçu une pagode appelée "Le Tour du Monde" financée par la Compagnie des Messageries Maritimes. L'édifice qu'il fait élever à l'Exposition, propose au visiteur un dépaysement absolu. A. Marcel imagine l'extérieur du bâtiment comme une invitation au voyage imaginaire organisé à l'intérieur, faisant des façades une sorte de grammaire des styles exotiques les plus significatifs. Or, parmi les visiteurs de cette attraction figure Léopold II. Le roi des Belges élabore alors un projet ambitieux: celui de conférer un rôle à la fois artistique et didactique à tout le quartier qui jouxte son domaine royal de Laeken en Belgique et qui est encore à l'époque peu urbanisé. Reprenant l'idée du "Tour du Monde", mais à une autre échelle, il souhaite faire construire autour de l'avenue de Meysse une série de bâtiments à caractère étranger, de préférence non européen. Son but est didactique; il veut offrir pour le temps d'une promenade une initiation aux civilisations lointaines et mal connues. Ce programme d'architecture a une contrepartie sculpturale qui prévoit d'ériger dans le même quartier des copies de monuments européens célèbres. Le roi fait appel à l'architecte du "Tour du Monde" (62).

    Pour la villa qu'É. Empain veut avoir à Héliopolis, il sollicite également Alexandre Marcel. La demeure prend vite l'aspect d'un palais; c'est d'ailleurs sous ce vocable que l'édifice est encore désigné aujourd'hui. Le décor extérieur s'inspire de celui de temples hindous et confère à la villa un aspect étrange et exotique proche de la construction imaginée par l'architecte du "Tour du Monde". Sur le plan technique, la villa Empain témoigne d'un procédé de construction novateur: le "système hennebique" du nom de l'ingénieur François Hennebique qui, au début du XXe siècle (63) multiplie les tours de force dans l'utilisation du béton armé. Les différents éléments de la villa coulés en France par l'entreprise Hennebique d'après les dessins d'A. Marcel sont transportés un à un et assemblés sur le site, comme un jeu de construction.

    Pour la décoration intérieure, Alexandre Marcel s'associe au décorateur français Georges-Louis Claude (1879-1963) qu'il connaît depuis 1900 à Paris et avec lequel il a déjà collaboré. G.-L. Claude a notamment assuré la décoration intérieure de la Tour japonaise et du Pavillon chinois commandés par Léopold II. G.-L. Claude conçoit également celle du "palais Empain" et du Palace Hotel d'Héliopolis (64).

    À l'heure actuelle inoccupée, la villa du baron a pendant quelques temps appartenu à un prince saoudien (65). Aujourd'hui, elle pourrait à nouveau faire partie d'un projet belge comme le rapporte Baudoin Loos. Sous la plume du journaliste, on lit dans Le Soir du 9 avril 1993: le palais Empain, à Héliopolis, laissé à l'abandon, mais au coeur d'un début de projet ambitieux qui sera peut-être belge ... Plus loin, le sous-titre est évocateur: Une idée belge pour renouveler les rapports euro-arabes. Un lieu de rencontre euro-arabe à Héliopolis, dans la proche banlieue du Caire? Qui plus est dans le cadre mystérieux du "palais Empain" bâti par le baron belge du même nom au début du siècle? L'idée, de prime abord saugrenue, a germé au 20, rue Kamel el-Chennaoui, dans le centre de la capitale égyptienne, où est sise la représentation diplomatique belge.

    Il s'agirait, grâce à une impulsion belge encore à définir, de mettre sur pied une fondation internationale qui parrainerait un nouveau dialogue euro-arabe, moins politique que culturel et intellectuel, destiné notamment à lancer des ponts entre deux mondes que les méfiances de notre époque pourraient bien séparer durablement si l'on n'y prend garde.

    Les hypothèques restent néanmoins nombreuses. Les propriétaires saoudien et syrien du bâtiment à l'abandon (mais heureusement classé il y a 6 mois) accepteront-ils les termes financiers d'une éventuelle offre? ...

    2.3. Mécénat archéologique

    Mais le baron Empain ne limite pas son intérêt pour l'Égypte aux entreprises commerciales, industrielles et financières. Dans ces mêmes années où se décide l'avenir de l'égyptologie belge, le baron subvient généreusement aux achats et aux entreprises de fouilles archéologiques de Jean Capart (66). Au moment où le baron construit Héliopolis, il ne se contente pas de financer les travaux d'investigation de l'archéologue, il lui fournit aussi les fonds nécessaires à l'acquisition d'antiquités qui se présentent alors sur le marché égyptien. Ainsi, lorsque l'égyptologue est autorisé par le gouvernement du Khédive de choisir sur place un mastaba, il opte pour la chapelle funéraire (67) du tombeau de Néferirténef, prêtre et fonctionnaire de la V<supe< sup=""> dyn. (c. 2500 av. J.-C.) à Saqqara, près de la pyramide à degrés de la IIIe dyne. Ce mastaba orné de bas-reliefs est détaché pierre par pierre et expédié en Belgique en 120 caisses. É. Empain prend à ses frais le coûteux déménagement (68).

    Plus tard, en 1912, lorsqu'un autre industriel belge, Raoul Warocqué (1870-1917) finance à son tour des fouilles à Héliopolis, le baron s'associe à nouveau à l'entreprise. Revenu enthousiasmé d'un voyage en Égypte, Raoul Warocqué qui a déjà rassemblé des collections d'antiquités méditerranéennes en son château de Mariemont, décide de financer les fouilles dont l'archéologue-antiquaire Albert Daninos (1843-1925) a alors obtenu la concession. Il s'agit de rechercher la nécropole d'Héliopolis et le Mnevisseum. Le Mnevisseum, comme le Serapeum de Saqqara, est un cimetière de taureaux sacrés. C'est probablement en se remémorant la fabuleuse découverte du Serapeum par l'égyptologue français Auguste Mariette en 1850 qu'A. Daninos décide de fouiller Héliopolis. Mais ses recherches demeurent, assure-t-il, infructueuses (69). Aussi, tant le baron que l'industriel de Mariemont cessent rapidement d'apporter leur contribution à ce projet.

    Les deux indutriels belges restent toutefois en contact avec Albert Daninos pour l'acquisition d'antiquités égyptiennes. Une aimable rivalité se déclare finalement à propos de l'achat d'un buste colossal et des mains d'une reine ptolémaïque que l'archéologue-antiquaire avait remis au jour en 1892-1893 à Alexandrie. Lorsqu'A. Daninos organise l'expédition des deux fragments de cinq mille kilos (buste et mains) jusqu'à Mariemont, il déclare à Raoul Warocqué dans la lettre annonçant le départ des pièces: Le B(aron) Empain a beaucoup regretté de n'avoir pas su que je voulais me défaire de ce buste. Il en aurait bien voulu, m'a-t-il dit, l'offrir au Musée de Bruxelles mais je croirais plutôt qu'il voulait orner la terrasse de son palais à Héliopolis (70).

    En matière de mécénat, les libéralités d'É. Empain ne s'arrêtent pas là. On a vu que le baron s'associe à diverses reprises aux grandes heures de la Fondation Égyptologique Reine Elisabeth.

    3. François Empain - Héliopolis et le château d'Enghien

    Louis-François Joseph (1862-1935) Empain est le second fils d'une famille nombreuse comptant cinq filles (71).

    En 1881, Édouard fait le nécessaire, financièrement parlant, pour que son jeune frère, de dix ans son cadet, entre à l'université: François y obtiendra le titre de docteur en droit et en sciences politiques. Dès la fin de ses études, il est introduit dans le monde des affaires. Dans tout ce que crée son frère aîné, François est partie prenante. Il a pourcentages d'actions, mandats d'administrateurs, parts de fondateur, émoluments ... Il est associé à la création d'Héliopolis. En effet, la société The Cairo Electric Railways and Heliopolis Oases Cy constituée en 1906 compte François Empain parmi les douze membres du Conseil d'administration (72).

    Au début de l'année 1912, le baron Empain offre un dîner d'apparat dans les salons du Palace Hotel. C'est en l'honneur de son frère François qui se fiance alors avec Ghislaine Albérique Descantons de Montblanc, fille du comte Ernest, baron d'Ingelmünster et de Marguerite Léonie issue des vicomtes de Beughem de Houtem (73). Quelques temps plus tard, le mariage est célébré.

    Cette même année 1912, François est amené à remplacer Édouard atteint d'une maladie accompagnée d'accès de fièvre ressentie à son retour d'Égypte en mars; l'aîné sort tellement affaibli qu'il ne retournera pas à Héliopolis avant 1927. C'est donc à François qu'il appartient de négocier avec les autorités khédiviales en particulier avec le Britanique Herbert Kitchener (1850-1916) (74), alors en Égypte, un vaste projet qui comporte le rachat de la ligne de chemin de fer du Caire à Hélouan, une station thermale située à une trentaine de kilomètres au sud de la capitale. Le contrat ne peut être signé en raison des conditions draconiennes émises par le gouvernement égyptien.

    Comme son frère, François Empain fait oeuvre de mécénat. Ainsi, il intervient généreusement pour permettre à l'État belge d'acquérir en 1904, lors de la vente des collections Somzée, une statue de bronze représentant Septime-Sévère (75). Ce bronze, de plus de deux mètres de haut, date du début du Ille siècle. Il a été jadis exposé à Rome au palais Barberini, après avoir été trouvé lors du déblaiement des fossés du château Saint-Ange.

    Mais François Empain se signale aussi par la création de plusieurs prix. L'un d'eux, par exemple, est destiné à récompenser le meilleur ouvrage consacré au règne de Léopold II. Ou encore, il fait une donation importante à l'Université de Louvain pour récompenser des recherches et publications dans le domaine médical ou dans celui des sciences techniques (76).

    En 1913, le sénateur François Empain est fait écuyer et, le 15 février 1921, il obtient lui aussi le titre de baron, transmissible par primogéniture masculine. L'écu des armes qui lui sont attribuées (77), est de sinople, à la fasce ondée d'argent, accompagnée en chef de deux fleurs de lotus tigées et feuillées du même et en pointe d'un besant d'or (78).

    François Empain s'est établi à Enghien dans la propriété du duc d'Arenberg. D'abord locataire de "la Chaumière" et de "la chasse" en 1903, puis du parc en 1913 pour une durée de quinze ans (prorogée de cinq ans en 1921) avec faculté de prorogation ne pouvant excéder trente ans. Suite à un bail emphytéotique pendant lequel il fait construire un château à l'emplacement de l'ancienne orangerie, le baron François achète le Domaine le 2 octobre 1924 (79) lors d'une vente publique organisée par l'Administration des Domaines (Ministère des Finances) chargée de liquider les biens sous séquestre.

    Le château de François Empain a été construit en 1913-1914. Le château est de style Louis XVI avec quatre façades en pierre d'Euville et savonnière, grand perron avec rampe enfer forgé et des tours anglaises avec balustrades en pierres (80). L'architecte n'est autre qu'Alexandre Marcel, le concepteur de la tour japonaise, du pavillon chinois de Laeken de Léopold II et de divers autres édifices dont le palais d'Édouard Empain à Héliopolis. Lorsqu'en 1926, le baron François fait ajouter deux ailes à sa demeure, il consulte à nouveau Alexandre Marcel; ce dernier lui écrit: Les deux ailes dont vous avez besoin à droite et à gauche du château actuel sont parfaitement conçues, et le rappel des pilastres existants sur la façade postérieure, sur les deux abouts des nouvelles façades sont tout à fait ce qu'il fallait faire. Le projet que vous a établi Mr Verhallen est fort bien et je n'ai aucune critique à en faire.

    Je suggèrerais cependant ceci, c'est comme les façades du château d'Enghien vont voir leur proportion générale se modifier puisqu'elles vont s'étendre en longueur sans s'augmenter en hauteur, il y aurait lieu d'augmenter légèrement la toiture en ardoise des abouts à construire. Le pavillon du côté gauche, couronné par un oeil de boeuf elliptique est certainement mieux et plus dans le caractère que la lucarne en pierre du pavillon de droite. J'estime également qu'il ne faudra pas donner une trop forte saillie aux pavillons d'about, sur le nu actuel des façades du château ...
    Je regrette très vivement de ne pouvoir me rendre à Bruxelles pour le Conseil d'Héliopolis de samedi prochain étant tenu par le Salon des Artistes français que j'ai organisé au Grand Palais ... (81).

    Les quelques éléments de la biographie de François Empain évoqués ci-dessus témoignent clairement de son implication dans les projets familiaux réalisés en Égypte.

     
     

    Ill. 2:  Facade antérieure du château du Baron François Empain à Enghien (2013)
    Ill. 3:  Sphinge en béton à la roseraie du parc d'Enghien (2013)

     

     

    4. Monuments égyptisants au parc et au château d'Enghien

    La présence de fleurs de lotus dans les armes de sa famille n'est pas la seule évocation de l'Égypte, loin s'en faut, dans la vie quotidienne du baron François Empain. Les paragraphes qui suivent traitent des sphinx et sphinges qu'il a fait placer, des jarres de jardin portant un texte inspiré des textes des vases canopes et, à l'intérieur de son château, des boiseries évoquant des scènes rituelles et symboliques inspirées du répertoire iconographique de l'Égypte pharaonique. Mais il sera aussi question de quelques monuments égyptisants qui ont été dressés dans le parc bien avant l'arrivée de la famille Empain.

    4.1. Sphinx et sphinges

    Aujourd'hui, neuf sphinx sont répartis dans le parc d'Enghien. Trois d'entre eux accueillent le visiteur dans la roseraie située en face du château. Tous trois, un sphinx et deux sphinges, sont creux, moulés en béton. Ils sont couchés et font partie de la dalle de béton qui les soutient. Ils mesurent cent centimètres de long et soixante-deux centimètres de large; leur hauteur de face est de soixante-huit centimètres. Un socle de pierre bleue taillée posée sur son lit supporte chacun d'eux. Leurs yeux étaient incrustés de métal, détail attesté par le seul oeil conservé du sphinx. Tous les trois portent la coiffure appelée némès (82) ainsi que l'évocation d'un uraeus (83) au front.

    Sur le perron du château, deux sphinges en bronze, fondus par la fonderie Verbeyst (84) de Bruxelles attendent le visiteur.

    Toutes deux sont posées sur un socle de pierre bleue. Elles mesurent cent sept centimètres de long, et environ trente-huit centimètres de large. Leur hauteur est d'environ quatre-vingts centimètres.

    La sphinge à gauche de l'entrée du château présente un torse féminin au corsage pigeonnant. Elle porte une robe sans manches retenue par un noeud à chaque épaule. Sur le dos, est posée une draperie nouée à trois extrémités. La chevelure coiffée en chignon est retenue par un fichu.

    La sphinge de droite se présente de la même façon mais se distingue de la précédente par l'absence de voile et par le port d'un ruban noué autour du cou.

    Deux sphinges similaires se retrouvent à l'entrée du Pavillon d'Hercule, au carrefour des Sept Étoiles. Réalisées cette fois, en béton moulé, elles présentent les mêmes caractéristiques que leurs soeurs en bronze. Elles ont les mêmes dimensions et portent un costume identique. Ces deux statues ont été placées à cet endroit au XXe siècle. Selon les archives du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, il apparaît qu'en 1748, il y a eu deux sphinx en bronze (85). Un état de 1785 les décrit à l'entrée du pont. Plasser les sings (sic) à l'entrée du bassin de la colonnade (86). En 1809, on place les sphinx mais le texte qui en parle, ne permet pas de savoir s'il s'agit des deux sphinx de 1748 ou si on les a remplacés (87). Les gravures qui présentent le Pavillon au XVIIe et au XVIIIe siècle (88) ne décrivent pas de sphinx à cet endroit et pourtant les inventaires le précisent. Les première cartes postales représentant le Pavillon ne montrent pas non plus de sphinx jusqu'à environ 1930, date où l'on voit deux sphinx en plomb à l'emplacement actuel des sphinges en béton placées avant 1944.

    Les sept sphinx et sphinges visibles aujourd'hui, énumérés ci-dessus, ont été réalisés à l'initiative de la famille Empain.

     
     

    Ill. 4:  Sphinges en béton au Pavillon d'Hercule au parc. (Cliché A. Robette, 1996)
    Ill. 5:  Sphinge en pierre (1734) à l'entrée de la drève du Bois Sacré au parc. (2013)

    Mais bien avant le XXe siècle dans le parc d'Enghien, sont évoqués des monuments égyptisants, tels sphinx ou sphinges, obélisques; ainsi, deux gravures (89) l'une de J. Van Havele (1661-1727) et l'autre de Romeyn de Hooghe (1645-1708) (90) nous montrent des sphinges gardant l'entrée de l'arc triomphal donnant accès au "Pavillon d'Hercule". Mais ces sculptures n'ont jamais existé.

    En revanche, deux sphinges, aujourd'hui acéphales (91) nous sont effectivement parvenues du XVIIIe siècle. Exécutées en pierre, elles sont couchées et fixées à une dalle dans le même matériau posée sur un pilier de maçonnerie de briques de six étages. Sur leur socle figure le nom L. B. Vanderhaeghen, accompagné de la date 1734. Les statues mesurent environ cent quarante deux centimètres de long, septante centimètres de large. Elles portent un némès dont les deux ailes sont visibles sur les épaules ainsi qu'une sorte d'armure mettant les seins en évidence et sur le dos, un harnachement disposé transversalement. Celui-ci fournit un espace pour y apposer un décor. Il est difficile d'établir avec certitude l'emplacement initial de ces deux sphinges.

    Le sculpteur est-il un parent de Jean-Baptiste Haeghen (92) sculpteur à Bruxelles (mort avant 1740). Ce dernier a été reçu Maître de la Gilde des quatre-couronnés en 1715. Il a travaillé pour le monastère maintenant église paroissiale de Ninove; autels et statues, dont certains sont maintenant à Lennik lui sont attribués. Le Parc de Bruxelles lui doit les statues de Thétis et de Léda.

    En tout cas, il est certain que les deux sphinges, réalisées en 1734, ne sont pas celles dont les images sont transmises dans les gravures de J.Van Havele et R. de Hooghe.

    Elles sont mentionnées en 1923, dans le cahier des charges établi lors de la cession du Domaine au baron Empain. Il y est dit que l'acquéreur aura à conserver parmi les oeuvres classées par la Commisssion des Monuments et des Sites, les deux sphinx, à l'entrée de la drève du Bois Sacré.

    La présence dans les parcs occidentaux de sculptures destinées à l'extérieur et adaptées des sphinx et sphinges antiques, est un phénomène bien connu des jardins dès la Renaissance (93). Les sphinx souvent groupés par paire occupent des emplacements variés; à l'entrée des maisons, de chaque côté du perron, ils jouent essentiellement un rôle d'accueil et de protection.

    Le thème est emprunté à toutes les époques et dans de nombreux pays (94). Leur présence dans le parc d'Enghien n'est donc pas incongrue. Ils participent des diverses manifestations d'égyptomanie dans l'art des jardins occidentaux.

    Figure emblématique de l'Égypte, le sphinx occupe une place importante dans l'imaginaire occidental. Il symbolise la férocité mais aussi l'énigme. Cet être fabuleux, associant généralement un visage humain au corps d'un lion, "sphinx", du grec, sfígj, désigne un être composite: corps de lion et tête humaine (95). Coiffé du némès royal, le sphinx égyptien n'est autre qu'une manifestation du pharaon dont il porte souvent le cartouche inscrit à ses pieds ou sur la poitrine. Le fameux sphinx du plateau de Giza est probablement le plus célèbre. Il représente Chéphren, un pharaon d'Ancien Empire (96). Plus tard, il est associé au culte du soleil.

    En Occident, dès le dernier quart du XVe siècle, au moins, on voit dans le visage du sphinx de Giza celui d'une femme; on l'identifie même dans certains cas à la tête d'Isis. Cette interprétation, probablement influencée par le sexe féminin de l'animal dans la mythologie grecque (97) ne rencontre pas l'unanimité. Certains auteurs y reconnaissent à l'évidence une tête masculine. Au Moyen-Age et aux Temps Modernes, deux traditions concernant ce grand sphinx sont transmises dans les récits des voyageurs occidentaux en Égypte. L'une affirme qu'il est une idole qui rendait des oracles grâce à d'ingénieux stratagèmes de prêtres dissimulés dans sa tête. L'autre voit dans le sphinx une sorte d'allégorie astronomique rappelant au visiteur la date de la crue du Nil; en effet, on interprète la forme du sphinx comme la combinaison d'un corps de jeune fille (virgo) et de celui d'un lion (leo); or, assure-t-on dans cette tradition, c'est sous le signe du lion et de la vierge que se produit la crue du Nil. Cette dernière interprétation se prolonge, malgré des controverses, au moins jusqu'au XVIIIe siècle (98).

    Tout au long de la civilisation égyptienne, des centaines de sphinx alignés flanquent les allées processionnelles qui mènent aux temples; dotés d'une tête de pharaon ou d'animal sacré (99), ils montent la garde aux portes des temples et ont une fonction protectrice.

    Mais le sphinx égyptisant d'Occident est le sphinx égyptien détourné de sa fonction originelle et modifié dans son aspect. Il.n'y en a pas deux semblables.

    4.2. Obélisque

    Les témoignages d'égyptomanie dans le parc d'Enghien n'en restent pas là pour la période qui précède l'arrivée de la famille Empain.

    D'après un inventaire de 1770, il y aurait eu dans le parc une statue appelée "Reine d'Égypte" (100). Ce serait une figure de stuc appuyée contre un palmier, ayant à ses pieds un crocodile (101). Mais on en a perdu la trace aujourd'hui. Y. Delannoy rappelle également la présence, dans l'atelier du marbrier de moules de sphinx, une pyramide en marbre blanc, des tables de marbre d'Égypte et dans l'orangerie, de deux vases à couvercle (l'un à tête de chat; l'autre, à tête de chien) en 1770 et une autre à tête d'ibis en 1785 mais tous ces objets ne sont pas repérés aujourd'hui. Pour être complet, il faut encore rappeler que le fronton de l'Orangerie daté de 1752 compte des lotus dans sa décoration.

    Une gravure de J. Van Havele nous présente le canal avec la fontaine d'Amphitrite et y décrit cinq obélisques. S'ils ont réellement existé, ils ne sont en tout cas plus connus à l'heure actuelle.

    Dans le parc, subsiste un seul monument rappelant la forme d'un obélisque. Il semble avoir été élevé en commémoration de la bataille de Steenkerque (102). Il est signalé dans le procès-verbal d'état des lieux du Domaine dressé contradictoirement en 1919 pur le duc Engelbert-Marie d'Arenberg et le baron François Empain (103): obélisque à proximité de la maison Algoet. Cet obélisque a été élevé à la mémoire d'officiers français. Il est en pierre bleue avec sculptures et vase de couronnement. Les pierres en sont fortement vétustes et couvertes de mousse; une fêlure horizontale et une brisure oblique s'y remarquent. La plaque commémorative a disparu pendant la guerre. Le monument se trouve en face de la prairie en face de la chapelle, au fond d'un hémicycle.

    Ailleurs, dans le cahier des charges, au paragraphe des conditions spéciales et création de servitude, il est question du même monument cette fois désigné comme la colonne commémorative de la bataille de Steenkerque.

    À l'époque pharaonique, l'obélisque, du terme grec φbelískoβ, "petite broche" ou "tige effilée", désigne un monolithe quadrangulaire à la base, et qui s'affine et se termine en pointe (104). Son aspect extérieur a parfois conduit à l'appeler "aiguille" (massala en arabe, needle en anglais).

    L'emploi de l'obélisque, développé sous l'impulsion de la théologie solaire d'Héliopolis, se répand, à partir de là, dans toute l'Égypte. Rares aux époques anciennes, les obélisques se multiplient au Nouvel Empire. On les dresse alors souvent, par paire, de part et d'autre des entrées des pylones des temples.

    Pline l'Ancien (23-79 ap. J.-C.) considère qu'ils sont faits à la ressemblance des rayons de soleil (105). Leur pyramidion et la partie supérieure de leur fût devaient être plaqués d'électrum afin de réfléchir les rayons de l'astre du jour. Leurs faces portent généralement des inscriptions dédicatoires comprenant le cartouche du pharaon qui les a fait édifier. On peut donc les dater avec précision.

    Dès l'antiquité, les obélisques ont voyagé: Assourbanipal en a emporté à Ninive; d'autres ont été transportés à Rome et à Byzance par les empereurs romains; au XIXe siècle, quelques uns ont été amenés à Paris, Londres et New-york (106).

    En Europe, l'engouement pour l'Égypte se manifeste, notamment, non seulement par la production de monuments en forme d'obélisque destinés à commémorer des évènements dans les villes mais aussi à partir du XVIe siècle, par la création d'obélisques miniaturisés, destinés à l'ameublement; cette mode continue sous le Consulat et l'Empire (107).

    4.3. Jarres de jardin inspirées de vases canopes

    De la décoration des jardins à l'époque du baron Empain nous sont parvenues deux jarres de jardin en terre cuite. Ces jarres portent quatre colonnes d'inscriptions évoquant des hiéroglyphes. Les signes hiéroglyphiques blancs sont peints sur un fond brun. Les colonnes sont délimitées et encadrées par des traits noirs.

    Le concepteur de ces objets s'est manifestement inspiré de vases canopes égyptiens tant par la forme des vases que par les inscriptions qu'il "recopie". On comprend vite qu'il ne lit pas les hiéroglyphes ; toutefois, une certaine fidélité à l'image recopiée permet de comprendre que l'objet original qui a servi de source aux vases sont les vases canopes de l'Osiris Ahmes fils d'un prêtre de (?) appelé Pa-di-Ptah (Eqbk Bdm-ip qa j mi-jwk j (?) Ga-xb-Gvm). On peut encore deviner les mots signifiant "qu'a conçu la Maîtresse de maison (?)" et "protection".

    Les vases égyptiens dits "canopes" tirent leur nom de la ville de Canope dans le Delta du Nil; longtemps, en effet, les archéologues ont pensé qu'à l'époque romaine, le dieu Osiris était adoré en ce lieu sous la forme d'un vase à large panse surmonté d'une tête humaine. Ils ont utilisé ce terme pour désigner les vases funéraires dont la forme évoque l'idole.

    Déposés dans les tombes d'époque pharaonique, les vases canopes contiennent les entrailles retirées du corps lors de la momification: foie, estomac, poumons, intestins. Au Nouvel Empire, on prend l'habitude de sculpter leur couvercle à l'image de génies protecteurs, les Quatre Fils d'Horus: Imset, à tête humaine, Douamoutef, à tête de chien, Qebehsenouf, à tête de faucon, et Hapi à tête de singe cynocéphale. Ceux-ci assurent la survie du défunt, dans la conception égyptienne, car en tant que dieux animateurs des viscères, ils personnifient les fonctions vitales.

    Conservés dans les nombreux cabinets de curiosités et reproduits dans les ouvrages savants, d'authentiques vases canopes d'époque pharaonique ont très tôt inspiré les artistes occidentaux (108). Sans être troublés par le rôle qui était celui des canopes, les décorateurs n'ont pas hésité à s'en inspirer pour recréer des objets divers, telles ces jarres de jardin ou encore des flacons de parfum.

    4.4. Boiseries égyptisantes

    Un tableau surmonte chaque porte donnant accès au hall du rez-de-chaussée du château. Placés dans un cadre rectangulaire d'environ cent quarante centimètres de long sur quarante huit centimètres de haut, réalisés en bois, les reliefs sont peints en blanc sur un fond bleu. Le décor des trois tableaux s'étend horizontalement sur un seul registre et présente un motif central à gauche et à droite duquel figurent deux autres sujets.

    L'ensemble a été évoqué récemment dans le catalogue d'une exposition temporaire (109): Een laatste voorbeeld dat de invloed van de Egyptomanie op de sierkunsten van onze gewesten weerspiegelt, zijn de friezen in de salons van het kasteel van Edingen, dat in 1913 door baron Ernpain werd gerestaureerd.

    Les archives Empain semblent muettes au sujet de l'origine de ces tableaux. Le seul document relatif à ces tableaux est un dessin (110) au crayon blanc sur papier bleu à l'échelle 1/1, esquisse préalable à la sculpture. Il n'y a pas de signature.

     

    Ill. 6:   Salon aux boiseries égyptisantes du château d'Enghien.

    Puisque le château d'Enghien a été construit selon les plans dressés par Alexandre Marcel et que cet architecte s'est fréquemment attaché le concours de Georges-Louis Claude tant pour la décoration des édifices de Laeken qu'à Héliopolis, on est en droit de se demander si c'est également G.-L. Claude qui a dessiné les boiseries égyptisantes du château d'Enghien. Il ne le semble pas toutefois. Dans les archives de ce décorateur français, conservées aujourd'hui par sa fille, Madame L. Claude, ne figure aucun document qui accréditerait cette idée (111) ou qui indiquerait que le décorateur ait jamais travaillé pour François Empain.

    Le premier tableau montre deux faucons affrontés portant la double couronne (pschent) (112) ; les deux oiseaux, évoquant le dieu Horus, sont placés sur une latte rectangulaire servant de ligne de sol. Sous les oiseaux figure un scarabée (113) vu du haut placé à l'intérieur d'un disque. Au disque sont attachés deux serpents dont le corps forme des méandres qui constituent un encadrement sous le décor et sur les côtés gauche et droit du panneau. La tête de chaque serpent est tournée vers les personnages centraux.

     

    Ill. 7:   Boiserie égyptisante: 1er tableau.

    À gauche du motif principal, il y a trois personnages debout sur une ligne de sol. Celui de droite, un pharaon, est tourné vers les deux autres auxquels il tend la main gauche. Il porte pagne et tunique ainsi que le némès surmonté de la couronne atef (114). Devant lui, se tient une déesse, au corps humain et à tête animale; elle porte une perruque et un disque solaire uré. Cette divinité tient un bâton à la main gauche. Derrière elle, on découvre un dieu hiéracocéphale, à corps humain. Il s'agit à nouveau d'Horus; le dieu porte une perruque et un pagne court. Il tient à la main gauche, le sceptre ouas (115) et à la droite le signe ankh (116).

    À droite du motif central, figure également un groupe de trois personnages debout disposés sur une ligne de sol. À gauche, un dieu au corps humain porte la couronne caractéristique d'Amon; il est tourné vers les oiseaux affrontés; il tient à la main droite, un sceptre ouas et à la gauche, le signe ankh.

    Derrière lui se trouve un pharaon portant pagne court et némès sur la tête avec uraeus au front. Le bras gauche du souverain est saisi par un dieu au corps humain à tête de chien portant perruque et double couronne, probablement, une image d'Anubis.

     

    Ill. 8:   Pectoral au nom de Sésostris II.

    L'iconographie de ce tableau s'inspire de reliefs de murs de temples de Haute Égypte sur lesquels le pharaon fait des offrandes aux dieux ou est accueilli par eux. Quant au motif des deux faucons affrontés posés sur un disque renfermant un scarabée, il fait songer au fameux pectoral du pharaon Sésostris II, de la XIIe dynastie. Ce bijou en or cloisonné incrusté de lapis-lazuli, turquoise et cornaline conservé au Musée du Caire, montre les deux oiseaux affrontés devant le nom de couronnement de Sésostris. Le cartouche contenant le nom du roi présente également un scarabée; le cercle dans lequel s'inscrit le coléoptère à Enghien est-il dû à une lecture incorrecte du cartouche?

     

    Ill. 9:   Boiserie égyptisante: 2ème tableau.

    Le deuxième tableau de bois offre en guise de motif central une barque soutenue d'une main par quatre personnages agenouillés et surmontée d'un disque solaire uré et ailé. La proue de la nacelle se termine en forme de tête de la déesse Mout portant un uraeus et sur sa perruque, la double couronne. Devant la déesse, se dresse un serpent protecteur. La poupe, quant à elle, se termine par une tête de bélier portant couronne, évocation d'Amon, dont Mout est la parèdre. Deux rames constituent le seul équipement visible. À l'intérieur de la barque, se tiennent huit divinités. Au centre, protégé par un léger édicule se trouve Amon, au corps humain à tête de bélier. Il est précédé des évocations de Hou et Sia suivi de la déesse Hathor, au corps féminin portant un disque solaire inscrit entre des cornes de vache. Derrière Amon, se succèdent un dieu hiéracocéphale (divinité ou créature humanoïdes à tête de faucon), suivi de deux personnages sculptés côte à côte et d'un troisième plus petit.

    Cette image est celle d'une barque solaire. En effet, selon la conception égyptienne, le soleil (Rê, Amon) disposait de deux vaisseaux, un pour le jour, un pour la nuit. Ces nefs cosmisques lui permettaient de se déplacer dans le ciel. Cette iconographie de la barque solaire apparaît notamment sur les parois des hypogées royaux de la Vallée des Rois à Thèbes. Mais d'autres barques divines, barques portables servant aux processions des statues divines, sont utilisées dans les temples.

    Ces barques représentées, par exemple, sur les murs de la salle hypostyle du temple de Karnak. La proue et la poupe de la barque divine présentent la tête du dieu et celle de son épouse. La position et le geste des quatre porteurs rappellent ceux des génies de Pé et de Bouto que l'on voit associés à la barque divine. À Enghien, l'image de la barque solaire combine donc des éléments appartenant à une barque cosmique et ceux qui figurent sur une barque divine processionnelle.

    À gauche de la barque et tournés vers elle, se tiennent deux personnages; le premier est Osiris vêtu d'un linceul et assis sur un trône cubique à dossier bas. Le dieu porte la couronne blanche sur la tête et tient trois sceptres à la main ( heqa, nekhakha, ouas). Il est suivi d'Horus debout; le dieu hiéracocéphale dont la perruque est surmontée de la double couronne lève le bras droit vers son père Osiris, en guise de protection.

    À droite de la barque solaire, figurent deux personnages debout, tournés l'un vers l'autre et se tenant par la main. Celui de droite est un pharaon vêtu du pagne royal et d'une perruque caractéristique du Nouvel Empire; il tient le sceptre heqa à la main gauche. Le dieu qui l'accompagne présente un corps humain, une tête animale à perruque surmontée du disque solaire uré. Il lève le bras droit en direction de son compagnon. Cette scène d'accueil d'un souverain par une divinité figure à de nombreuses reprises sur les murs des temples divins et funéraires de Haute Égypte.

    Sous chacun des deux couples latéraux, se développe un serpent dont le corps dessine des méandres. Il s'agit du Serpent du Temps, tel qu'il apparaît, par exemple, dans la Vallée des Rois, au plafond de la tombe du pharaon Ramsès Ier de la XIXe dynastie.

     

    Ill. 10:   Boiserie égyptisante: 3ème tableau.

    Le motif central du troisième tableau de bois montre un pharaon debout placé sur une ligne de sol; il porte le costume du Nouvel Empire (pagne, perruque ronde et diadème, collier) ; le souverain est purifié par deux divinités posées sur un socle; celle de gauche n'est autre qu'Horus, hiéracocéphale à perruque ; celui de droite est Thot, ibiocéphale à perruque. Les dieux tiennent un vase d'eau à la main et aspergent rituellement le souverain. Mais les gouttes ont la forme du signe de vie (ankh). Cette purification rituelle figure sur les murs des temples divins comme ceux de Philae ou d'Edfou. À Enghien, la scène est surmontée de l'image de deux personnages féminins agenouillés dos à dos. Ils sont pourvus d'ailes étendues en signe de protection et tiennent un signe ankh d'une main, et un sceptre ankh autour duquel s'enroule un serpent de l'autre.

    À gauche de la scène rituelle, se tient un roi s'apprêtant à monter sur son char de guerre, attelé à un seul cheval. Le souverain détourne la tête en direction d'Horus et Thot. Il saisit une arme de la main gauche et tient les rênes de la droite. Le cheval porte cinq plumes sur la tête. Cette image s'inspire des scènes de guerre figurant sur les parois de temples funéraires ou divins comme ceux de Médinet Habou, de Karnak et Louxor.

    À droite du motif central de ce tableau, figure une barque dont la voile est levée. Deux personnages s'y tiennent. À l'avant, une déesse au corps humain porte un uraeus au front et une perruque surmontée de la dépouille de vautour; elle tient un filet (?) et une corde (?); derrière elle, figure un roi debout, vêtu d'un pagne court et d'une perruque mi-longue, caractéristique du Nouvel Empire. De la main gauche, il serre un filet (?) ; à la droite, il tient un sceptre ouas dont il se sert comme d'un harpon. Cette scène ne manque pas de rappeler l'original qui se trouve sculpté sur les parois du corridoir du temple d'Edfou. Dans les reliefs développant des épisodes du mythe d'Horus et de son combat contre Seth, figure notamment une image d'Horus dans une barque; il est accompagné de sa mère Isis, il harponne son ennemi Seth présenté sous la forme d'un hippopotame.

    Sous les deux reliefs latéraux s'étire en méandres le corps d'un serpent dont la tête se dresse dans la partie supérieure du panneau.

    Les trois tableaux du salon du château d'Enghien sont donc manifestement inspirés de scènes observées sur les monuments égyptiens pharaoniques. Malgré quelques imprécisions ou confusions dans la restitutions des images, on est en mesure d'identifier les documents qui ont servi de source d'inspiration.

    Au cours des pages qui précèdent, nous avons brièvement rappelé quelques manifestations d'égyptophilie, d'égyptomanie dans nos contrées depuis la Renaissance; nous avons aussi évoqué le développement de l'égyptologie belge dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cela nous a permis de situer l'esprit et le contexte dans lequel Édouard Empain a entrepris en Égypte des investissements auxquels il a associé son frère cadet.

    François Empain s'inscrit bien dans une ligne de pensée développée par Léopold II. Ce souverain n'a-t-il pas conçu le projet de conférer un rôle à la fois artistique et didactique au quartier qui jouxte le domaine royal de Laeken en faisant élever des bâtiments rappelant l'architecture orientale et dresser des statues, copies de monuments européens célèbres. En son parc et son château d'Enghien, pour lequel il choisit le même architecte que celui que le roi des Belges a retenu pour Laeken, François Empain présente également une préoccupation didactique similaire. Il fait placer bon nombre de statues et d'oeuvres parmi lesquelles nous avons sélectionné celles qui évoquent l'Égypte antique. Ces monuments égyptisants font certes partie du quotidien de la famille Empain puisqu'ils rappellent une extraordinaire aventure familiale dans Vallée du Nil, mais ils illustrent également quelques aspects de la civilisation pharaonique.

     
     

    Ill. 11:   Sphinge en bronze à l'entrée du château.
    Ill. 12:   Sphinge en bronze à l'entrée du château.

     

     


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