• 2. Hadidi - L'anti-star - 99 ans de souvenirs

     

    Une petite voix à l'accent d'ailleurs me lance. "On m'a déjà dit d'écrire un roman sur ma vie, mais ce serait trop compliqué de tout rassembler, alors je ne le fais pas. Mais je raconte...." Et moi j'écoute, ses yeux pétillent, ses mains s'agitent.


    Venu d'un pays qui n'existe plus

    Bagher Hadidi-Guiliani a 99 ans et vient d'un pays qui n'existe plus. Il est né en Perse, juste en bas du Causase, au bord de la Mer Caspienne, l'actuel Iran. À 19 ans, il participe à un concours pour venir en Europe. "Toutes les écoles de mon pays avaient leurs candidats, nous étions 2.500. J'ai fini 17e, alors je suis venu en France. J'ai d'abord étudié le français au lycée Louis-le-Grand. J'étais le copain de Pompidou !" Son passage dans ce lycée lui a permis de perfectionner son français. C'est là qu'il a donné ses premiers coups de pinceaux. "Le vendredi après-midi on avait cours de dessin avec Monsieur Ruelle. Au premier cours, il nous a envoyés dehors ramasser une feuille d'arbre. Il nous a laissé l'après-midi pour la dessiner et est revenu à la fin du cours. Il a regardé le tas de copies attentivement, a saisi la mienne et a dit « Qui a fait ça ?». Sans un sourire, sans une expression. Il m'a demandé si j'avais assez d'argent pour m'acheter une boîte de peinture à l'huile. C'est là que tout a démarré. Il m'a formé, critiqué, encouragé, parfois en dehors des cours, j'allais chez lui. Et quand il n'a plus rien eu à redire, je ne l'ai plus revu. Depuis, je n'ai plus jamais arrêté de peindre." Et il a tenu le rythme, puisqu'en quatre-vingt ans, Bagher a fait quelque 5.000 toiles. Son style : impressionniste et pointilliste. Il a peint tout ce qui a croisé son regard ou traversé son imagination. Bâtiments, célébrités, animaux, natures mortes... Et presque toujours d'après nature, face à son sujet.

    Après le lycée Louis-le-Grand, Bagher est allé à l'École Supérieure de St-Cloud. "Je devais y rester trois ans, mais, après deux ans, je suis tombé malade. On m'a envoyé me reposer en Suisse. Et là, une belle jeune fille s'est occupée de moi", dit-il les yeux encore rêveurs. C'est cette belle jeune fille qu'il a rejointe en Belgique. "Je suis allé voir sa famille, puis nous nous sommes fiancés. Mais je voulais gagner de l'argent pour le mariage qui était fixé en 1934. Alors, je suis rentré travailler un an en Iran. J'ai gagné beaucoup d'argent, 1.000 anciens francs par mois !" En plus d'enseigner le français et l'histoire naturelle en classe, il donnait des cours particuliers. "On m'a proposé un boulot de répétiteur à l'université de Téhéran parce que je parlais six langues. La langue perse, le turc, l'iranien, le russe, l'arabe et le français... Mais je suis reparti pour la Belgique. Je me disais : peut-être plus tard..."


    De l'Iran à Enghien


    En 1934 donc, Bagher Hadidi émigre par amour pour épouser sa belle. Il laisse derrière lui son pays, sa place de prof, sa famille et ses proches. Mais trois ans plus tard, son épouse décède. Je lève un œil vers lui, sa voix n'est pas triste, juste factuelle. Il ne peut plus retourner en Iran, ses frontières lui sont fermées parce qu'il a choisi de quitter le pays pour la Belgique. Sa carte d'identité lui coûte la moitié de son nom, de Bagher-Guiliani, il ne garde que Bagher. Pas le choix, il reste à Enghien. Il se remariera avec la mère de ses cinq enfants qui partage toujours sa vie. Sa vie allait donc se faire ici. Il travaille alors dans le commerce de son beau-père, une officine de bijoux et de souvenirs dans le centre d'Enghien. "Mais je n'aimais pas tenir le magasin. J'y allais juste le dimanche pour que les gens connaissent ma tête. Je m'embêtais au début de ma vie... Alors, j'ai suivi des formations." Un paquet. "J'ai des diplômes de quoi tapisser une chambre !" Un en mécanique de voitures, un en horlogerie et un autre en optique, "pour pouvoir reprendre le magasin et abandonner le rayon « souvenirs » que je n'aimais pas." Bagher Hadidi commande une enseigne énorme pour son magasin, la bijouterie s'appelle désormais "Hadidi". Mais l'homme est sceptique. "Personne ne me connaissait, je pensais que ça ne marcherait pas !" C'est pourquoi il décide de faire de la publicité et placarde en ville et dans les journaux : "Dépannage montres et horloges - Si vous ne savez pas venir déposer votre matériel, je viens chez vous à vélo !" Ça a marché. "Et j'en ai fait du chemin à vélo..."


    Hadidi, le roi et la perruche

    Même à la tête de sa bijouterie, la soif d'apprendre ne le lâche pas. "J'ai étudié la gemmologie, l'étude des pierres. J'en avais une collection énorme. Je les ramassais quand je partais en voyage et à mon retour, je les collais sur des plaques de marbre blanc. Mais j'ai fait une bêtise. J'ai divisé ma collection entre mes cinq enfants, elle n'est plus complète..." Là-dessus, comme un trésor, il sort un agenda de son veston et me montre une photocopie noir et blanc collée au verso de la couverture. À voir son état, elle a déjà dû passer par plusieurs agendas. Il la déplie et sourit. Le roi Baudouin et Bagher Hadidi posent côte à côte. La Ville avait mis une salle à sa disposition du peintre pour qu'il expose ses pierres et ses toiles. Et le roi est venu. "Je suis vraiment triste qu'il soit mort, il était si gentil." Mes yeux se posent sur sa boutonnière, ornée d'un minuscule drapeau belge. "C'est la décoration de l'Ordre de la Couronne. Il m'a nommé Chevalier pour mes mérites artistiques..."

    De temps en temps, Bagher s'inquiète : "Vous écrivez ça ?" Sur certains détails, il préfère voir mon bic immobile. "Les gens diront que j'invente, n'écrivez pas."

    Comme si ça ne suffisait pas, Bagher Hadidi déplie un diplôme de plus : "Je suis aussi ornithologue." Là-dessus, il se lève et s'en va d'un pas pressé dans sa cuisine. Il revient, une perruche sur le doigt. "J'ai fait des découvertes étonnantes en croisant des perruches de races différentes... Je suis connu dans le milieu!" Et il déplie une autre photocopie, noir et blanc toujours, une carte de juge officiel catégorie perruche. Elle lui a été délivrée en 1953.

    Mon regard dévie vers sa photo d'identité. C'était il y a cinquante-cinq ans, il en avait 44. Les traits ont changé, mais on reconnait ses yeux doux.

    Et puis sa vie bien remplie se désemplit peu à peu. "Tous mes copains sont morts... Dans ma famille, on était six enfants, et je n'ai plus que ma toute petite sœur. Elle a vingt ans de moins que moi, elle me téléphone tous les mois. Elle habite aux États-Unis."

    Avec le temps, Bagher a lâché peu à peu ses passions enflammées. Il a remis son magasin à son fils, distribué ses pierres, arrêté de croiser ses perruches... Mais il continue de peindre, dans son tout petit atelier. Il termine sa dernière toile. Une vue de la grand place de Bruxelles, mais cette fois d'après photo. Il a mal à l'épaule et peindre le haut de la toile devient difficile. En souriant, le petit homme se lève et me lance : "Ce n'est pas un problème, je vais la terminer !" Il la prend, retourne la toile et continue à peindre. À l'envers…


    Céline Vanden Eynde - Ligueur n° 29 - 17/09/08.